Cette série est totalement à part dans l’histoire de la télé. Elle est née de la rencontre entre David Lynch et Mark Frost qui se mettent à imaginer une petite ville dans l’état de Washington, proche de la frontière avec le Canada. Lynch en dessine même les plans ! Dans ce cadre en apparence familier et tranquille, légèrement monotone, un crime a lieu : la jeune lycéenne Laura Palmer a été assassinée. La question de départ est de savoir qui l’a tuée. Le FBI envoie sur place l’agent spécial Dale Cooper (Kyle MacLachlan) et là, l’enquête policière que l’on pensait basique se transforme vite en un Objet Télévisuel Non Identifié. Un mélange de policier, de fantastique voire surréalisme et absurde, d’horreur (avec des scènes sanglantes) et même de comédie, la série empruntant des codes aux sitcoms et aux soap operas par exemple ! L’aspect comique est amené, entre autres, par un Lynch qui s’offre lui-même le rôle de Gordon Cole, le supérieur de Cooper, sourd comme un pot et constamment appareillé. Ou encore le couple Lucy et Andy Brennan, haut en couleurs : lui est le policier pas le plus finaud de Twin Peaks et elle est la réceptionniste du poste de police, assez perchée et ne comprenant toujours pas le fonctionnement des téléphones portables dans la saison 3 😄. L’ambiance étrange de cette série terriblement prenante est superbe, avec une magnifique photographie et bercée par la musique mythique du complice de Lynch, Angelo Badalamenti. Dans cette petite ville perdue, la tranquillité n’est qu’apparente, que ce soit chez les Palmer, au lycée, au diner du coin ou au poste de police de Twin Peaks, le mal n’est jamais caché très profondément, il est là, proche de la surface et personne n’est vraiment innocent.
La frontière entre rêve et cauchemar ainsi qu’entre réalité et imagination semblait avoir disparu : « Nous sommes à l’intérieur d’un rêve » dit Cooper à la fin de la saison 3 et c’est peut-être une des clés de l’énigme. Est-ce la réalité ou un long (très long) cauchemar ? Tout pouvait se produire à Twin Peaks y compris l’impossible. Lynch pouvait y déployer sa maestria à grands coups de références à des films et des séries télé. La 1ère saison de la série en 1989-90 est un succès phénoménal, aux États-Unis comme en Europe et en France en particulier. Le public s’arrachant les cheveux pour essayer de deviner le fin mot de l’histoire (je me souviens que mon père à l’époque s’était pris de passion pour cette histoire diffusée sur la 5 ! 😊). Une 2e saison est tout de suite mise en route mais voilà, la chaîne ABC presse Lynch de résoudre le mystère de la mort de Laura Palmer (de peur qu'il n'y apporte aucune réponse?) et malheureusement, le réalisateur cède…et résout l’énigme vers le milieu de la saison, commençant alors une autre intrigue à Twin Peaks, comme s’il ne savait plus où aller !!! La sanction ne se fait pas attendre et les audiences s’effondrent, la série finit par être annulée. Lynch a vraiment regretté d’avoir résolu le mystère de ce meurtre de cette façon, parlant de la série comme d’une poule aux œufs d’or dont ils auraient coupé la tête ! Il se rattrape en 1992 en réalisant un long métrage fascinant « Twin Peaks : Fire walk with me » qui raconte les derniers jours de Laura Palmer avant son assassinat, se passant donc avant la série. On pouvait croire l’histoire close mais c’était mal connaître Lynch qui tourne une 3e saison en 2017, 25 ans après la fin ! On y retrouve Dale Cooper mais Kyle MacLachlan ce coup-ci a l’occasion de jouer deux personnages, l’agent du FBI intègre et opiniâtre, mais aussi le terrible Bob qui s’est emparé de son apparence physique, tuant sans scrupule.
Le générique de Badalamenti renoue immédiatement avec les liens de la série et on y retrouve une bonne partie des personnages cocasses de Twin Peaks, à commencer par Gordon Cole, avec des fidèles de Lynch comme Laura Dern, Sheryl Lee (Laura Palmer), toujours la mystérieuse salle rouge, la « rose bleue », l’équipe de policiers de la petite bourgade, bien que l’intrigue se passe aussi en grande partie à Las Vegas, New York et Buckhorn (dans le Dakota du sud). Mais pas question de céder à une simple nostalgie qui n’aurait que peu d’intérêt. Le casting pour cette 3e saison est royal et on se dit que Lynch faisait partie des rares réalisateurs qui pouvaient réunir tous ces comédiens et comédiennes : Naomi Watts, Jim Belushi, Jennifer Jason Leigh, Tim Roth, Richard Chamberlain, Ashley Judd, Robert Forster, Amanda Seyfried et même un David Duchovny en présidente transsexuelle des États-Unis, il fallait oser ! Attention, cette série perdra sans doute tout de suite une bonne partie des spectateurs et spectatrices, les personnes qui espèrent avoir une intrigue limpide qui trouve sa résolution à la fin. Rien de tout de ça chez Lynch, ce qui rend cette série à la fois absolument passionnante et perturbante : on est plongé dans un labyrinthe qui n’a pas forcément de porte de sortie et auquel chacun(e) peut trouver un sens différent (voir la dernière scène avec le cri final qui laisse pantois !). Une sorte d’immense puzzle dont il serait illusoire de penser que les pièces s’emboîtent parfaitement. Il faut accepter de s’y perdre, de se faire balader bien que la promenade soit rarement paisible, sans avoir les réponses aux questions que l’on se pose : quel est le sens de cette chambre rouge qui revient comme un fil directeur ? Et puis, Laura Palmer est-elle bien morte, tiens ?!
Lynch était un immense créateur autant visuel que sonore avec une place essentielle pour la musique. Chaque épisode de la saison 3 s’achève par un artiste en concert au Bag Bang Bar de Twin Peaks, sur la scène duquel vont se succéder les Chromatics au début de la série. Puis ce sont Au Revoir Simone, Trouble, The Cactus Blossoms, Sharon Van Etten, Hudson Mohawke, Rebekah Del Rio (avec Moby en guest dans le backing band !) et même Nine Inch Nails et Eddie Vedder (présenté sous le nom de Edward Louis Severson III !!!). Une bande son aussi pointue qu'accessible. Une des séries les plus influentes de la télé malgré ses imperfections (cette fichue saison 2 qui gâche, c’est vrai, un peu le plaisir !) qui a montré aux acteurs, réalisateurs, producteurs et diffuseurs qu’on pouvait oser et ne pas forcément aller dans le sens du « grand public » en étant créatif, innovant, voire dérangeant. Sans elle, sans doute pas de « X Files » ni une bonne partie des séries fantastiques et policières qui ont suivi. Là, on est vraiment dans une démarche artistique qui, reconnaissons-le, ne plaira pas à tout le monde.