L'haleine glacée d'une nuit sans étoiles

Une cascade ralentit pour nous donner le temps d’entrer dans le monde étrange et atemporel de Twin Peaks. On courbe l’échine et se jette à pieds joints dans un univers en torsion. Les règles les plus élémentaires de la physique ne s’y appliquent pas. Entrez à vos risques et périls.

Le miroir déformant de la nature humaine, le monde de l’envers. Rien ne s’emboite correctement. Dans un patchwork sordide fait de personnalités brisées et de forces subhumaines, Twin Peaks nous happe, nous appâte avec ce qui semble représenter le profond reflet de la nature humaine, le soap-opéra dans ses recoins les plus tièdes. Dialogues aériens, bourrasques nocturnes et obscures bizarreries coincés entre deux nuits interminables.

Le hululement effrayé d’une chouette à l’œil torve, connectée aux mondes souterrains veinés de terreur qui soutiennent l’entièreté de cette petite ville à l’écart du temps.

Rien n’est croyable tant tout nous retourne violemment et nous met nez-à-nez avec notre nature profonde. Twin Peaks est un siphon coincé entre deux mondes. Les personnages s’égrènent, se remplacent à l’écran pour maintenir le subterfuge, pendant que dans l’ombre, hors-champ, se trament les pires atrocités que l’esprit soit capable d’appréhender.

Sauver les apparences. Twin Peaks n’est qu’apparence. Un vernis épais et luisant. Une loupe qui nous met le nez dans des dialogues mièvres au-delà de tout entendement. Par moment, lorsque la série relâche un peu son étau, on peut apercevoir une ombre, subrepticement. Un éclat noir, l’intuition de forces qui nous dépassent et que Twin Peaks et ses personnages nous cachent volontairement pour préserver le peu d’humanité qui suinte encore des pores visqueux de ce monde.

Alors, le vernis cède, les faux-semblants volent en éclat et laissent place à l’abominable calamité qui sévissait dans l’ombre. Le cerveau se braque, rejette en bloc l’impensable et reconstruit fugacement et primairement une scène niaise dans un jardin surexposé.
Un pique-nique copieux sur un tapis de fleurs dorées.
Un sourire inhumain sur une jolie tête impeccablement coiffée.
Une caméra complice qui se love doucement entre deux rayons de lumière céleste pour s’y laisser tendrement mourir.

Twin Peaks n’en finit plus de faire sauter un à un tous nos repère spatiaux et temporels et de jouer outrageusement avec les strates de la conscience. Pendant qu’on navigue à vue en suivant la voix suave de nos bons amis, la série ouvre grand ses puissantes mâchoires dans l’attente du lâcher-prise qui n’aura guère de mal à venir.

Fermez les yeux, on ne sait jamais qui ce qui pourrait en sortir.

Créée

le 29 mai 2017

Critique lue 407 fois

11 j'aime

Neeco

Écrit par

Critique lue 407 fois

11

D'autres avis sur Twin Peaks

Twin Peaks
chtimixeur
5

Des hauts très hauts et des bas très bas

Diane, il est 18h49, et alors que je m'apprête à quitter définitivement le Grand Northern Hotel, je vais vous faire une confidence, et vous dire tout haut ce que beaucoup de sériephiles refusent...

le 4 mai 2012

212 j'aime

Twin Peaks
Sergent_Pepper
9

[Mise à jour saison 3] “You’re on the path, you don’t need to know where it leads, just follow”

Critique de la saison trois : Il y a toujours fort à appréhender à retrouver quelqu’un après 25 ans de séparation, surtout quand la personne n’a pas donné de nouvelles depuis près de 11 années. On...

le 26 août 2013

194 j'aime

19

Twin Peaks
Moizi
8

J'ai rien à dire...

Twin Peaks est, de mémoire, la première série que j'ai regardé par moi-même (comprendre que je ne suis pas juste tombé dessus en regardant la télé) et je ne l'avais jamais finie. La revoyant en...

le 17 juil. 2020

125 j'aime

11

Du même critique

Elephant Man
Neeco
8

Il était beau. Il avait peur.

Par un clair-obscur mélancolique et dans un noir et blanc nous épargnant la vision trop crue des abominables difformités de John Merrick, David Lynch nous plonge dans les ruelles poisseuses de...

le 8 nov. 2016

27 j'aime

4

Le Décalogue
Neeco
9

Sous les cendres, la braise.

Krzysztof Kieslowski. Un nom qui mérite de naître sur toutes les bouches, d’en solliciter tous les muscles et de les faire souffrir de cet excès de consonnes. Ce nom mérite d’être écrit en gros sur...

le 2 févr. 2017

25 j'aime

Les Fleurs du mal
Neeco
10

Un monde tapissé de la peau morte des hommes

Le front lourd de lassitude, Charles lorgne lascivement les jambes balancées en cadence d’une jeune femme à la silhouette découpée dans une lumière jaunâtre. Elle s’éloigne, lui s’efface. Un souffle...

le 26 avr. 2017

23 j'aime

6