Avec The Deserters, Rachel Zeffira esquisse un monde musical suspendu, délicat, parfois bouleversant, souvent intrigant, mais qui peine à pleinement s’incarner. Cet album, premier essai solo de l’artiste canadienne après son aventure avec Cat's Eyes, impressionne par son raffinement esthétique, tout en laissant une impression persistante d'inabouti.
Dès les premiers morceaux, Zeffira pose les bases d’un univers sonore singulier : cordes soyeuses, orgue d’église, clavecin, bois subtils, et nappes de synthés vintage composent un ensemble soigneusement tissé. Elle mêle les instruments classiques à des textures plus contemporaines avec une réelle élégance, et cette fusion donne naissance à des moments de grâce évidents. La richesse orchestrale de Break the Spell ou la délicatesse d’Here On In témoignent d’une maîtrise technique impressionnante, à la fois dans l’écriture et l’arrangement.
Mais cette virtuosité instrumentale se heurte parfois à une forme d’uniformité. L’album semble suivre une ligne émotionnelle constante, sans pics ni ruptures marquants. Le choix d’une instrumentation souvent douce, presque vaporeuse, confère à l’ensemble une atmosphère onirique… au risque de le rendre parfois monotone. On attend un frisson, un souffle plus rude, un déséquilibre qui ne vient jamais vraiment.
La voix de Zeffira, quant à elle, joue la carte de la discrétion. C’est un murmure, un souffle léger, qui épouse parfaitement les arrangements mais qui, à la longue, manque de contraste. Elle semble plus spectrale que présente, glissant sur les compositions plutôt que de les porter. Ce choix esthétique – assumé, certes – renforce l’impression d’une œuvre qui reste en retrait, pudique au point de s'effacer.
Le travail de production, en revanche, mérite d’être salué : tout sonne avec une clarté limpide. Les arrangements sont détaillés sans être surchargés, et certains moments, comme l’utilisation subtile du cor anglais ou les pizzicati de cordes, révèlent une oreille fine et une volonté de précision sonore. On sent chez Zeffira un amour sincère de la musique baroque et sacrée, qu’elle transpose avec délicatesse dans un langage plus pop.
Malgré tout, The Deserters donne parfois l’impression de survoler ses émotions. L’esthétique prend le pas sur le ressenti brut. On admire plus qu’on ne vibre. Ce n’est pas une œuvre qui bouscule, c’est une œuvre qui berce – parfois trop.
The Deserters est un album d'une beauté formelle indéniable, porté par une instrumentation soignée et une vision artistique subtile. Mais derrière ses voiles élégants, il manque ce soupçon de vertige, cette intensité vitale qui transforme un bel objet sonore en expérience mémorable. Une œuvre prometteuse, raffinée mais encore trop sage.