En 1966, les Beach Boys avaient sorti « Pet Sounds », en réalité bien plus une création personnelle de Brian Wilson. Malheureusement, l’album très ambitieux se voulant une réponse au « Rubber Soul » des Beatles, n’avait pas eu le succès escompté, la maison de disques avait été plus que circonspecte devant le résultat final, manquant de « tubes ». Les tensions entre les deux cousins Brian et Mike Love étaient grandissantes. Tensions (un peu) apaisées par l’énorme succès de « Good Vibrations » enregistré pendant les sessions de «Pet Sounds » mais sorti en single après (octobre 66) et ne figurant pas sur l’album. Là, Brian Wilson s’y montre à son meilleur. On considère qu’il a sans doute fallu 90 voire une centaine d’heures pour obtenir le résultat qu’il souhaitait pour ce single magique !!! Car en parallèle à cette situation tendue, la santé physique et mentale de Brian se dégrade, sur fond d’abus de LSD, d’alcool, renforçant un peu plus sa paranoïa maladive. A l’automne 66, Brian se lance dans la suite de « Pet Sounds » et c’est là que le naufrage va survenir. Cette suite doit s’appeler « Smile » et dépasser les standards de la pop que les Beatles avaient imposés et repoussés avec leur « Sergent Pepper’s lonely hearts club band ». Non, ce que veut Brian, c’est composer une sorte de symphonie pop constituée de différents mouvements et non de simples chansons, qui marquerait l’histoire de la musique en refusant toute limite. Son modèle revendiqué est alors Gershwin et son «Rhapsody in Blue », rien que ça !
C’est là où l’œuvre échappe totalement à son créateur. Brian se disant lui-même « en train de se désagréger ». Il accumule les tentatives saugrenues (faire vider sa piscine pour y enregistrer les chœurs !!!...) qui bien entendu ne conduisent à rien. Les sessions s’éternisent, la sortie du disque est sans cesse repoussée et la maison de disques s’inquiète. Pendant ce temps, Brian avale du LSD et enregistre des kilomètres de bandes, sans savoir où aller. Il se perd dans son studio devenant de plus en plus méfiant, confus et de moins en moins en prise avec la réalité. Une réalité qu’il mettra très longtemps à retrouver (partiellement) mais selon sa femme à cette époque, il n’est jamais complètement revenu. Au printemps 1967, on considère qu’à peu près 50% seulement de l’album est enregistré. Brian prend donc la décision d’arrêter les frais puisqu’il n’arrive pas à sortir de l’impasse dans laquelle il s’est mis. Catastrophée, la maison de disques, Capitol Records, décide de bricoler à la va-vite les bandes déjà existantes pour sortir « quelque chose ». Les membres du groupe, en particulier Mike Love, qui se reposaient depuis quelques années sur le génie créatif de Brian, sont pris à leur propre piège et n’ont aucune autre solution à proposer. Ce sera ce « Smiley Smile » de 27 minutes sorti en septembre 67 qui a le mérite d’exister mais qui est loin, très loin, de l’œuvre originale. Évidemment, Brian reniera ce « bidule » qui n’a rien à voir avec la Grande Œuvre Musicale qu’il voulait. Surtout, évitez d’enchaîner l’écoute de « Pet Sounds » et de ce « Smiley Smile » sous peine de violente déconvenue. Deux morceaux sont merveilleux et sauvent l’ensemble de l’échec total. D’abord « Good Vibrations » logiquement inclus et qui reste un des plus merveilleux titres de l’histoire de la musique pop. Et puis « Heroes And Vilains » qui devait être la pièce maîtresse de « Smile » ;
elle est malheureusement réenregistrée dans le studio de Brian, sans les orchestrations initiales. Pour le reste, c’est un méli-mélo le plus souvent inabouti, avec des bruitages omniprésents et bizarroïdes : Sur « Wind Chimes », il y a tout un délire avec des bruits d'eau. Sur « Vegetables », il semblerait (mais la rumeur n’a jamais été confirmée) que McCartney mâche du céleri parmi les bruiteurs non crédités ! Brian semble littéralement obsédé par la musique d’un gros orgue Baldwin jusqu’à en coller à peu près partout (« Fall Breaks And Back To Winter »…). Bien sûr, il y a quelques jolies ébauches de mélodies («With Me Tonight », « Gettin’ Hungry »), certains ont voulu y voir, jusqu’à aujourd’hui, un « chef d’œuvre du minimalisme » après la luxuriance de « Pet Sounds ». En réalité, c’est une œuvre loin d’être aboutie, « work in progress » pourrait-on dire, constituée de bouts de chansons et d’idées mais n’arrivant à pas grand-chose et peinant à convaincre. Ça n’est donc pas un naufrage total, pas du tout, mais c’était la fin, douloureuse, de la période la plus créative des Beach Boys. Allez, si on cherche des responsables, la facilité serait de viser Mike Love, poussant le leader dans ses retranchements jusqu’à lui faire perdre la raison. Ou encore Capitol Records, tiens. En réalité, c’est bien plus Brian lui-même qui est responsable de la situation, déjà fragile psychiquement et que les addictions ont poussé à bout. Bien sûr, il y aura encore quelques fulgurances sur « Sunflower » et « Surf’s up » par exemple, mais Brian Wilson était devenu une ombre, ayant de plus en plus de mal à sortir de son lit et le groupe allait devoir se passer de lui et se resserrer autour de Mike Love. Mais l’histoire ne s’arrête pas là car au fil des années, certains morceaux sont apparus : dans le coffret « Good Vibrations » de 1993, le 5e CD est consacré entièrement à ce qui aurait dû être l’album « Smile » et c’était un évènement. En 2004, Brian Wilson a sorti sa version personnelle de l’album et enfin en 2011, on disposait de la version sous le nom des Beach Boys dans un chouette coffret. Et la révélation a bien eu lieu ! Au-delà de ce « bric-à-brac » de « Smiley Smile », on découvrait une œuvre passionnante et inventive, assez éloignée de « Pet Sounds » mélangeant pop, jazz, musique classique et contemporaine. Je vous conseille la version 2 CD avec l’album pensé par Brian et les sessions sur le 2e CD. « Enfin ! » serait-on tenté de crier 😄.