Akumetsu
6.7
Akumetsu

Manga de Yoshiaki Tabata et Yūki Yogo (2002)

Faudrait, pour leur honneur et peut-être même le salut de leurs âmes, que les justiciers japonais, dans les mangas, s’en tiennent aux monstres. Le monstre, c’est une valeur sûre, car universellement acclamée comme dangereuse ; la justice brutale fait ainsi le consensus. Car dès lors où un mangaka s’essaye à nous délivrer la justice au strict royaume des hommes, la chienlit vire très vite à la déconnade absolue.


Notez que je ne m’en plains pas, ou si, je m’en offusque sur le plan de la critique ; mais y’a moyen de se marrer, lorsque les justiciers sociaux transposent leurs fantasmes dans leurs œuvres.


« Oh putain Jojo, me dis pas qu’il va encore y avoir un propos po… »

« Va y avoir un propos politique ! »


Sachez que dès lors où vous délivrez la Justice en vous remettant à votre propre code, vous imposez ainsi vos propres valeurs, votre vision du monde inscrite sur chacune de vos douilles. Tetsuya Tsutsui, lui, ne le cachait même pas. J’en ris encore.

Qui décide de raccourcir les déviants de ce monde a donc pris soin d’instaurer la norme ; et selon ses seuls critères. Et c’est généralement là que la Justice prend des allures de caprice autoritaire et subjectif.


À l’écriture et au dessin, le même duo qu’on trouva derrière Wolf Guy, un manga qui, pour une fois, était plus méprisé par l’ensemble de la plèbe que par mes bons soins. C’est dire si ça promet. Le dessin n’est pas désagréable du reste, avec une encre renforcée au niveau des contours et des traits plutôt soignés, même s’ils ne vous bousculent pas franchement, ils ne trouveront aucun mal à avoir une agréable emprise sur vous à la lecture.


Premier méchant, le ministre des finances. Ah ça, je valide. Un type qui est capable de laisser traîner la dette d’un pays pour qu’elle dépasse les 200 % de son PIB, il faut que quelqu’un se saisisse de lui à la cravate à un moment donné. Ah non, on s’en va le justicer à coup de tatanes parce qu’il organise des parties fines avec des jeunes filles.



Elles sont pas consentantes ? Si ?



Je… comment dire, je réprouve la prostitution, j’estime la chose assez malsaine par essence, il est vrai. Saint-Louis, plus vertueux que je ne le suis, ne jugeait pas la chose moins sévèrement… mais ne fut pas à même de proscrire le phénomène. Pire encore, lui et d’autres souverains s’assuraient que des gourgandines accompagnèrent les soldats en compagne afin que ceux-ci n’allèrent pas déborder de testostérones sur les civiles. Même Saint-Louis admettait le prostitution comme un mal nécessaire en certaines circonstances. C’est quoi le projet, Akumetsu ? Des cours d’éducation biblique pour tout le monde ?


« Oui mais regaaaaarde, ils sont cruels et leur lèchent le visage de manière dégueulasse »


Oui, fort bien, ce sont des pervers. Ça fait partie des attributions de ces dames de la nuit que de parfois contracter avec eux. Elles peuvent dire « non », remarquez bien. Ce qu’elles ne font pas ici, je regrette. Aku, je comprends ton sentiment, mais comme j’ai pour habitude de le dire trop souvent, ça ne sert à rien d’avoir du cœur si on n’a pas de cervelle. Tu penses pas à mal, hein… mais c’est parce que tu ne penses pas. Mais pas du tout.

Bon après, je vais pas pinailler ; je pars du principe que tout homme qui assassine un ministre des finance d’un pays affidé aux États-Unis le fait pour de bonnes raisons, quelles qu’en soient les raisons.


« Elles sont mineures ! »


Oui. Oh. Ça me rappelle le Rubygate cette affaire. Fallait qu’on se rende compte, peut-être même qu’on rende des comptes, parce qu’une nana de dix-sept ans, prostituée de son propre gré, avait monnayé ses charmes. Car voyez-vous, à dix-sept ans et trois-cent-soixante-quatre jour, c’est de la pédophilie caractérisée ; le lendemain, c’est une relation contractuelle admise de tous comme concevable. On sera gentil de pas renvoyer ce genre de prostitution dos-à-dos avec les réseaux pédophiles chez qui les journalistes et les procureurs ne vont pas voir de trop près. De là à dire que nombre d’entre eux y émargent...


Revenons-en au ministère des finances japonais. Un lycéen avec un masque y entre apparemment comme dans un moulin. Dans le bureau des orgies, il y ouvre le feu sans franchement que le personnel de sécurité n’y afflue.


C’est relax, le Japon.


Il a même tout le temps du monde de faire la morale à l’assemblée, exhalant la branchitude et prenant l’ascendant sur toute chose. Je vous assure que ce héros n’est rien moins qu’un Florant Brunel avec un flingue. Il qualifie littéralement ses victimes de « méchants » et atteste qu’il les châtie de ce seul fait. Nous assistons sincèrement à la revanche mesquine d’un petit garçon vexé du monde des adultes. Tu veux soigner le mal de ce monde par la seule violence, Aku ? Arme-toi pour un génocide.


Oui, le manga est très franchement immature, avec un beau et preux justiciers et de très très vilains adversaires dont la laideur morale ressurgit sur leur grosse gueule bouffie et déformée. C’est démago de s’en prendre aux politiciens démocrates de son pays  ; personne de sain d’esprit ne les aime, mais ça n’a en plus ici aucune conséquence. Rappelons que ce qu’il accomplit n’est rien moins que du terrorisme frappant le plus haut niveau de l’État. Il semblerait que personne n’en ait franchement quoi que ce soit à branler.


C’est relax, le Japon.


Comment ça a pu tenir dix-huit tomes cette affaire ? De la même manière que la démocratie a pu tenir depuis si longtemps chez eux et chez nous, par cette même démagogie susmentionnée. Avec les mêmes promesses d’ailleurs : « Je vais changer le Japon ». Avant ou après d'être devenu Hokage ?

On aimerait que tu t’abstiennes mon garçon, la situation est assez merdique sans que tu n’en rajoutes. T’as de l’énergie, de la fougue des beaux idéaux je sais pas... rejoins le Hezbollah ? Ouvre un stand de limonade ; mais fais quelque chose de constructif, je te prie.


J’ai l’impression que dans les mangas, tout est fait pour décrédibiliser la police. Je ne parle pas de parodies comme peut l’être Kochikame ; plutôt de cette inlassable – et pourtant lassante – ficelle scénaristique voulant que le héros se joue aisément de la flicaille. Voilà un merdeux avec sa bite et son couteau, sans même une paire de gants pour accomplir ses œuvres, qui vous laisse des empreintes digitales et balistiques partout sur des lieux de crimes particulièrement surveillés, mais personne ne le chope. Il peut même se permettre de les narguer au commissariat sans conséquence, là encore.


Or, s’il n’y a pas de conséquence, c'est qu'il n'y a jamais eu d'adversité en tout premier lieu. Akumetsu n’est alors qu’un défouloir adolescent où un branleur prépubère massacre les « méchants » sans avoir à rendre de compte. Même Batman devait s’arranger avec la police pour pouvoir continuer ses filouteries nocturnes.


Le parfait redresseur de torts, un lycéen qui ne sait rien de la vie ou du monde, décide presque à lui seul, avec sa bite et son couteau, du sort du monde tout entier. Si tu veux, mon garçon. Mais finis tes devoirs avant, tu veux ?

On ne peut que vouloir être condescendant avec un personnage aussi arrogant et sûr de lui. Antipathique, il l’est tellement qu’on se sent – et je suis sincère – de prendre le parti de ceux qu’il se permet de juger. Faut savoir y faire – et mal – pour que je me sente de me ranger dans le camp de la politicaillerie démocratique, Akumetsu a réussi ce prodige par son étalage d’orgueil mal placé. Et rien ni personne ne s’y prend pour lui claquer le beignet, car la narration lui servira jusqu’au bout de paravent pour garantir ses élucubrations. Si on lit Akumetsu jusqu'à son terme, ce n’est qu’avec l’espoir avoué de le voir se faire massacrer pour arrêter enfin de se prendre pour le sel de la Terre.


Armes à feu, explosifs, il obtient tout ça le plus aisément du monde. C’est vrai que le Japon laisse très facilement circuler les armes sur son territoire. On parle d’un pays qui prohibe même les katanas dont il est le maître-artisan. The World is Mine, trésor de manga versé lui aussi dans les attentats, avait su intelligemment établir la provenance des armes et explosifs en cours. Ici  ? Dieu les a fait plus ou moins pleuvoir sur le héros.

Arrêtez de réfléchir, sinon vous finirez par découvrir que notre protagoniste est un injusticier choyé par ses abrutis d’auteurs.


Tous les personnages sont détestables car grossiers et caricaturaux, ne répondant à aucune personnalité telle qu’on l’observe dans le paysage contemporain. Le savez-vous, chers auteurs, que les ordures de ce monde ne sont pas ostensiblement cruelles et agressives ? Non, elles s’avancent à vous un sourire avenant et plein de causes « nobles » à revendiquer. Le mal ne vient pas à vous brusquement en vous hurlant des insanités, mais insidieusement, avec une claque dans le dos pour vous suggérer la complicité, pour vous perdre. Et quid de la majorité des gens qui se sont laissés berner par ces créatures maléfiques dans un cadre démocratique ? Parce qu'ils n’ont pas été élus par le saint esprit après tout. Mais on dira du peuple qu’il est beau, qu’il est pur, et que jamais il n’est responsable de son malheur. Hein.


Armé pour un génocide, disais-je.


Akumetsu passe sont temps à être au-dessus de tout et de chacun, à distribuer les mauvais points. Je persiste : c’est un défouloir dont on est censé se contenter car il accable des personnalités – certes fictives – dont le rôle dans la société est généralement méprisé du plus grand nombre. En d’autres termes, c’est le cri de révolte d’un puceau qui n’écorche pas les oreilles de ceux à qui il est adressé.

Du Florant Brunel dans le texte. Mais du Florant Brunel bionique !


Comme si ça ne suffisait pas, Shou est en réalité une expérience secrète d’un syndicat du crime – je vous vois lever les yeux au ciel, oh ! – qui aura donné lieu à une série de clones apparemment tous épris de justice sociâââle. Il devait y avoir une couille dans la machine pour donner lieu à de pareilles malfaçon. Comme ça, même si Shou vient à mourir, il ne meurt pas.

Comment, exactement, sommes-nous censés nous intéresser à ce personnage ? Il est vide d’intérêt, antipathique sous des faux-airs bon enfant, et ne risque absolument RIEN. Représentez-vous un adolescent prétentieux qui croit avoir tout compris de ce monde, maintenant, imaginez-le en train de tabasser un nourrisson des heures durant en criant « Tu es méchant » tandis que la plèbe attardée l’applaudit. Ça y’est, vous avez lu Akumetsu sans même ouvrir une page. C’est encore la meilleure manière d’aborder l’œuvre si vous voulez mon avis. Et même si vous ne le voulez pas.


En résumé, bien que tout puisse être synthétisé en deux lignes, Akumetsu est un mélange de Sanctuary et Ki-Itchi qu’on aurait imbibé des Shônens les plus débilitants qui puissent se concevoir. Un lectorat assidu s’y sera abonné dix-huit tomes… rendez-vous compte. C’est peut-être eux les « méchants », après tout. Peut-être que je devrais moi aussi mettre mon masque et… ah, non, la police arrive pour me signifier que ce n’était pas une initiative concevable.


Créée

il y a 3 jours

Critique lue 46 fois

Josselin Bigaut

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