Kouji Mori, je le devine à présent qu’il récidive, déballe ses tourments existentiels. Cela a généralement le don de me gonfler avant que je n’expire mon mépris, mais ma coutumière lassitude ne tient finalement qu’au fait que bien des auteurs comptant parmi les plus volubiles, se croient intéressants sans en réalité avoir quoi que ce soit à dire. Le présent auteur en revanche, au regard de la thématique de sa précédente œuvre s’est très nettement intéressé à l’accomplissement de l’Homme moderne, à la crise du sens qui l’accablait. Le monde ouaté, polissé, renforcé d’une couche de complexité à chaque décennie qui passe, ce monde qui nous domestique et nous aliène de nos ressources propres, celui-là, l’auteur y a pensé plus d’une fois et l’a sans doute vomi chaque fois qu’il lui effleura les méninges. Aussi la crise existentielle qu’éprouvent ses protagonistes, que ce soit du temps de Suicide Island ou présentement, a un sens et un propos car elle fut clairement celle de l’auteur.
Cette crise du sens émane d’une frustration palpable de l’Homme moderne à ne plus être maître de lui-même, à être dépendant d’une société de plus en plus technique, au point d’être rendu incapable de subvenir à ses besoins. Le succès de pléiades de séries et films de zombies – quand ce ne sont pas les mangas – sans compter les récits post-apocalyptiques s’acceptent en réalité comme des pulsions de libertés auxquelles bon nombre de nos contemporains sont réceptifs. La perspective d’être potentiellement plongé dans un monde où les supermarchés ne sont plus achalandés, là où la vie n’est plus acquise à chaque jour qui vient, mais le fruit un effort réitéré quotidiennement, si ce monde-là est angoissant, il est aussi exaltant. Devoir sa vie à soi, à ses efforts, à ses ressources, à des talents et des acquis que l’on peut appliquer dans des situations quotidiennes ; c’est quelque chose auquel, au fond, les sapiens les moins domestiqués aspirent foncièrement. Ce qui est gratuit ne vaut rien dit-on, et la vie, car elle est aujourd’hui facile pour tous ou presque, perd sa valeur et son sens. On ne se bat plus pour la préserver, on la tient pour acquise et, pour cette raison, on s’en détourne ; on s’en lasse, et ainsi elle ne vaut plus rien. À l’aune de ce constat, le suicide de la jeunesse fait sens. D’autres paramètres sont naturellement à prendre en compte, l’hypothèse monocausale n’est jamais la bonne, mais cette analyse, je crois, recouvre le cadre global des sociétés modernes et occidentalisées.
À tout ça, peut-être pas en ces termes cependant, Kouji Mori y a pensé, il est clair que ça le travaille et qu’il exorcise cette névrose dans ses œuvres. C’est en tout cas le propos de Genesis, celui d’un étudiant sur le point de rejoindre le marché du travail qui s’interroge sur l’intérêt de la vie rangée et chiante qu’il s’apprête à vivre… pour se retrouver en pleine préhistoire à lutter au jour-le-jour pour garder la tête hors de l’eau.
Si j’ai le souvenir de quelques dessins à même de retranscrire l’intensité de la survie du temps de Suicide Island, les esquisses qui me parvinrent furent d’une telle platitude que je m’en décevais. Les animaux préhistoriques sont correctement rapportés, quoi que mauvais comparés à ceux, Btooom! ; il n’y a pas de sursaut créatif pour ce qui tient aux graphismes, tout est résolument insipide au regard du coup de crayon qu’on adresse ici sans franchement de conviction. Les silhouettes et visage des personnages ne sont franchement pas recherchés, limités à la portion congrue. Ses anciens graphismes lui reviendront, comme s’il lui eut fallu un tome entier pour s’échauffer.
On pourra d’ailleurs dire de ces protagonistes que leur dessin est à la mesure de leur caractère. Sur le plan de la personnalité, tous sont assez creux et se démarquent à peine les uns des autres par quelques variables de caractère assez plats là encore. Je n’ai pas éprouvé pour eux ne serait-ce qu’un semblant d’empathie ou d’intérêt en dépit des quelques efforts commis par l’auteur pour les développer sans trop franchement croire à ce qu’il nous rapportait. D’autant qu’à la la longue, tous à l’exception de Taiga seront relégués en deuxième division, à ne jamais s’illustrer dans l’intrigue que de manière franchement sporadique.
Je ne doutais cependant pas un instant que Genesis fut si bien documenté, que ce soit quant à sa faune, au contexte entourant l’antagonisme des Néandertaliens et des Homo Sapiens, ou à ce qui se rapportait aux outils. Suicide Island avait déballé son lot d’informations survivalistes, on pouvait en espérer autant sinon davantage à présent que c’était un monde nouveau – quoi que chronologiquement très ancien – qui se présentait à nous.
Les personnages principaux, anthropologues urbains et n’ayant aucune connaissance en survie, se taillent facilement la part belle dans ce monde hostile. Très rapidement, ils élaboreront des outils robustes et efficaces, y compris un arc, étant même assez érudits pour savoir conserver de la viande dans un cours d’eau afin de masquer son odeur ; ce qu’en principe personne ou presque ne sait faire à ce jour.
On ne sait d’ailleurs pas trop comment ils gèrent l’hygiène. Tous sont là depuis un mois sans une trace de gras sur les vêtements, avec les cheveux bien coiffés. Je pinaille, mais je le fais à raison, car c’est un volet à ne pas occulter dans un contexte de survie.
Les phases d’action s’expriment dans une intensité lente, un peu à la manière dont Hitoshi Iwaaki la met en scène, sans trop d’éclats. On a le temps ainsi de mieux savourer l’adversité et le goût du risque.
Coup de bol, la petite sauvageonne Sapiens est mignonne comme un chaton. Les travaux d’anthropologie nous les rapportaient comme autrement plus rudes dans les traits, mais celle-ci est une gravure de mode avant la lettre ; et même avant l'alphabet. C’est commode pour perpétuer l’espèce me direz-vous. Surtout qu’ils parviennent à communiquer assez facilement en dépit de la barrière de la langue.
Je ne cesserai jamais de rire chaque fois que je vois un auteur japonais rapporter un faciès typé africain avec une structure osseuse typiquement européenne. La beauté africaine, oui… mais dans un cadre artistique redéfini.
J’apprécie le lexique des mots préhistoriques – naturellement fictifs – pour contribuer à l’immersion qui nous concerne. Il n’empêche que Taiga apprend bien trop facilement les termes essentiels. J’en aurais été incapable même en étant aussi bien aidé par le contexte.
La technologie mise en exergue est ici imposée bien plus logiquement qu’avec Dr. Stone. L’arrivée de la roue est une avancée majeure, cohérente, et à portée de qui la confectionne. En revanche, l’acquisition du fer est trop aisée. La facilité trouve souvent ici son chemin, guidé par la précipitation de verser dans les combats sans cesse plus spectaculaires.
On se laisse en tout cas très facilement porter par le récit, même si l’intrigue qui en découle est prévisible au regard de ce que peuvent permettre les enjeux. La survie d’abord, la constitution d’un groupe d’antagonistes avec les néandertaliens, la guerre. Une succession très bateau des événements, mais qui n’auraient guère pu advenir autrement sans risquer de lasser le lecteur.
Les considérations sur le meurtre… à la préhistoire, avant les premières lois humaines, alors qu’il est question de lutter contre des tribus qui vous attaquent à des fins de survie… c’est moins que déplacé ; c’est stupide. Même avec le recul de l’époque, rares, je crois, répugneraient aujourd’hui au meurtre dès lors où il serait question de protéger les siens d’un assaut de sauvages. Toutes les vies n’ont pas la même valeur, celles de vos agresseurs, nonobstant le contexte, n’en ont aucune dès lors où le cerveau reptilien est judicieusement mis à contribution. Les jérémiades de Ren n’y changent rien, ses larmes n’ont aucun sens au regard de la situation qu’est la leur. Les grands principes et les Droits de l’Homme sont une vérole ancrés dans l'ADN l’ordre naturel ; on la soignera un jour, et n’en reviendrons pas à la barbarie pour autant. Bien au contraire.
Les réflexions écologiques relatives à l’éradication des mammouths ont davantage de consistance. C’est prendre un risque que de briser le consensus que de dire que l’Homme, dans le cadre de la survie de son espèce, avait besoin d’éradiquer une espèce dès lors où celle-ci, par son rythme de vie, compromettait l’existence de villages entiers. Les mammouths étaient une plaie pour la végétation et dévastaient tous les territoires qu’ils traversaient, leur anéantissement ne participait pas de la cupidité des hommes, mais de la stricte survie.
Peut-être même, à bien y réfléchir, la chasse intensive du mammouth répondait finalement à un mécanisme naturel de purge. Sans prédateur naturel, ceux-ci se reproduisaient de trop et dévastaient sans cesse davantage la végétation. L’Homme ne fut alors pas un prédateur avide, mais une réponse de l’ordre naturel à un dysfonctionnement. Un peu à la manière d’un virus venu décimer une espèce n’ayant que trop proliféré.
Le tome sept amorce une bascule assez violente alors que le récit, jusque là, poursuivait sympathiquement son petit bonhomme de chemin sans que le prix à payer pour chaque aventure perpétrée ne fut trop lourd.
L’invasion des Néandertalien et le viol de Yuka paraît presque sortir d’une œuvre tierce tant cela est inattendu. L’histoire contée jusqu’à lors n’était certes pas gentillette, avec son lot de morts, mais c’est clairement rompre une monotonie que d’avoir eu l’audace d’imposer une séquence aussi grave.
C’est pas croyable. Je le lis pourtant, même que je le déplore amèrement… mais l’auteur aura tout de même réussi à nous placer un laïus anti-raciste – donc raciste – et antifasciste dans une œuvre qui nous ramène à près de trois-cents millénaires en arrière. On trouve littéralement un officier national-socialiste qui se sera allié aux néandertaliens blancs – donc moches, stupides, iniques et cruels – pour exterminer les homo sapiens noirs – donc vertueux, sympathiques et altruistes – afin que seule la race blanche subsista à l’avenir.
Dans la jargon entendu, ce genre d’écart scénaristique de dernière minute, on appelle ça « chier dans le gâteau de mariage ». L’antiracisme militant, les belles âmes partisanes seraient bien foutues de nous l’étirer jusqu’au crétacé s’il le fallait ; ou surtout s’il ne le fallait pas d’ailleurs.
Croyez-le ou non, j’ai réussi à en apprendre davantage sur les ours indépendamment de ma lecture de Golden Kamuy. C’est dire si le travail de recherche a été poussé loin.
Malgré le volet de batailles rangées, les batailles deviennent lourdes au point d’apparaître anecdotiques, Taiga et consorts étant amenés à piétiner aisément le tout venant sans qu’un effort particulier n’ait l’air de transparaître d’eux. Les Néandertaliens n’étant apparemment qu’une série de gros cons – ils sont blancs, pardonnez-leur – tout juste bons à agir comme des brutes et violer sans aucune autre caractéristique à même de les définir, leur mort n’en est dès lors que mieux commandée par une narration un brin partiale.
Mais eh ! Les nazis, c’est rien que des gens stupides et méchants d’abord, donc… quelque part, ça tombe bien, non ?
Je me sens l’âme un peu plus néandertalienne à mesure que s’enchaînent les chapitres.
Au passage… rien qu’une incise en passant… les Allemands étaient, comme le reste des êtres humains sur Terre au vingtième siècle, tous principalement des descendants d’Homo Sapiens. Que ceux-ci partent en croisade pour éradiquer cette même espèce que la leur a un goût douteux dès l’instant où l’on prend la peine de s’y pencher plus d’une seconde.
C’est effarant d’inepties à partir de là et le manga n’est alors plus fait que d’équarrissage de Neandertaliens. Oh, que c’est triste, Nakum meurt. Ce personnage avait, partout sur lui, écrit « personnage sacrificiel par excellence ». On ne le regrettera pas. Pas plus que la lecture d’un manga parti d’une excellente idée pour se perdre dans les errements de l’antifascisme de bazar.