Vivez toutes les émotions du cinéma avec Orange

God shave the queen

Avis sur La Favorite

Avatar guyness
Critique publiée par le

Les bâtiments des siècles passés exaltant la puissance et la richesse de leurs commanditaires ont depuis toujours provoqué en moi un doux mélange d'admiration et de répugnance, par leur façon quasi systématique de faire coexister la maitrise d'ouvrage la plus incroyable avec le mauvais goût le plus ostentatoire. Il n'est pas totalement impossible que Yórgos Lánthimos ait été motivé par le même sentiment ambivalent pour mettre en scène son travail visuellement et scénaristiquement le plus abouti à ce jour, tant il s'ingénie, pendant les deux très consistantes heures de son film, a mêler le sublime et le hideux.
A magnifier le banal et déformer l'extraordinaire.

Ce qui est vrai pour les décors se retrouve de manière encore plus puissante du côté des personnages. Ceux qui ne veulent voir chez le réalisateur grec que mépris et roublardise passent sans doute à côté d'au moins deux choses essentielles: la poursuite du thème central de son œuvre depuis au moins six films (j'y reviens un peu plus loin) et l'épaisseur agréable de tous les personnages qui arpentent les appartements royaux de La favorite. La coexistence inévitable entre le pire et le meilleur se décèle chez toutes et tous, qui tentent de faire coïncider leur nature profonde et l'exigence de sécuriser une position instable et convoitée. L'intrigue classique est brillamment servie par des interprètes habitées, et reprend la forme d'un triangle parfaitement instable, écartelé entre une première pointe qui a subitement hérité d'un pouvoir dont elle ne veut pas, un seconde qui instrumentalise un amour réel pour sa reine au nom d'un intérêt supérieur qui ne signifiera plus rien une fois cette relation brisée, et une troisième qui pervertit, au nom du réalisme, une vertu trop brutalement sapée.
Il n'est sans doute pas étonnant de les voir toutes les trois, pour des motifs différents (alcool, poison, boulimie) littéralement vomir la part insupportable de leurs agissements.

Il est un autre domaine où je réfute (au moins pour cette fois) l'accusation portée contre le réalisateur de facilité ou de gratuité en raison de la modernité factice de sa narration. Plus qu'un gimmick creux, ce choix à la fois ponctuel et intriguant permet une mise en tension qui va au-delà d'un miroir simpliste sur notre époque et l'intemporalité des vanités humaines. Au contraire, ce procédé permet de dépoussiérer un genre qui considère parfois à tort que les enjeux des époques révolues ne reposent que sur des concepts qui nous sont étrangers. Le scénario de Lánthimos inverse la donne en se servant de nos points de repères modernes pour électriser son intrigue, sans éviter de nous rappeler, car il serait futile de le tenter, que les thèmes du pouvoir et du rapport de la femme à celui-ci ne sont pas nés avec notre siècle.

Réalisateur obsédé, Lánthimos creuse le sillon des cinéastes qui explorent au fil de leur filmographie une thématique personnelle constante, qui est souvent la marque de ceux qui finissent par occuper une place importante dans le paysage de nos affections cinéphiliques. Il partage avec la sortie de ce film plusieurs points commun avec le suédois Ruben Östlund, en parvenant (comme ce dernier avec The Square) après plusieurs tentatives qui avaient en commun de jamais mettre leurs spectateurs dans une position confortable, à une forme d'aboutissement visuel et narratif de leur inspiration fondamentale. Depuis au moins Kinetta ou Canine, Lánthimos scrute, dissèque et explose les mécanismes qui permettent à un être humain d'exercer une forme de domination sur un autre, et les différents contextes/prétextes (un cadre professionnel, familial, médical, communautaire ou gouvernemental) dont il se sert pour y parvenir.

Avec cette première grand œuvre, Yórgos a donc pris place dans la grande photo de famille des réalisateurs marquants, à l'identité visuelle et thématique marquée. Reste à savoir s'il parviendra par la suite à se rapprocher du centre du cadre, ou si cette Favorite restera comme son morceau de bravoure indépassable. On espère forcément cet aboutissement comme une simple étape. La question est en tout cas suffisamment agréable pour vouloir sans faute se prononcer lors de la sortie de son adaptation future du formidable roman de Jim Thomson dont Bertrand Tavernier s'était inspiré pour réaliser son coup de torchon.

Et au moment où je réalise que cela faisait bien longtemps que je n'avais pas éprouvé de l'appétit à la perspective de me faire un grec, je me rappelle qu'avant d'être synonyme de restauration rapide pour étudiants sans le sous, le régime méditerranéen en général, et crétois en particulier, est depuis longtemps synonyme d'équilibre et de santé. On en demande pas autant à Lánthimos.
Gâter le palais (royal ou non) tout en épatant ma galerie suffira amplement.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 2030 fois
53 apprécient · 1 n'apprécie pas

guyness a ajouté ce film à 5 listes La Favorite

Autres actions de guyness La Favorite