L'homme qui regardait

Avis sur Mektoub, My Love : Canto uno

Avatar Flavien Delvolvé
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“Le Poète se fait voyant par long, immense, raisonné dérèglement de tous les sens” Arthur Rimbaud

Amin prend son temps. Il a tout son temps. Il regarde, il observe. Mais surtout il n’agit pas. Il est photographe. Ce sont ses yeux qui agissent, qui captent les éléments, les énergies, regardent le temps passer et emprisonnent les scènes. Il a simplement oublié que le monde n’est pas fait que d’images, et que parfois, il faut agir. Parce qu'autour de lui, le monde avance, le monde court, et laisse Amin sur le côté. Il peut emprisonner la scène,pas le monde. A côté de lui on boit, on danse, on s'aime. Mais pas lui, c'est juste pour ses yeux. Amin écrit aussi. Des scenari. Il écrit peut être tout ce qu'il n'a pas pu faire,tout ce qu'il a rêvé de faire, ce qu'il ne fera jamais. Ou alors simplement pour créer un monde, et oublier ce monde qui s'impose à lui, et à ses yeux.
Amin aime également. Il aime les filles. Les filles l'aiment aussi en retour. Ses yeux profonds et son allure timide font tout. Mais Amin regarde, et ne fait que ça. Alors il laisse passer les filles, il laisse passer les coeurs. Parce que c'est un “voyant”, un poète, pas un acteur. Dans sa vie il y a quand même plusieurs filles. Toutes auraient pu lui prendre son rôle de voyant, le faire devenir acteur. Il y avait Ophélie, ou Céline, toute les deux belles, désirables, dansantes, accessibles. Trop désirables peut-être. En tout cas trop désirables pour les yeux d’Amin. Donc il les a regarder, il a contemplé leurs formes. Mais finalement il a ce qu'il veut, observer, contempler.
Mektoub my love, c'est ce film où des gens ne parlent de rien, pendant trois heures, et pourtant cela fascine, et les trois heures ne se voient pas passer. Peut-être parce que le traitement de l'image de Kechiche est si surprenant, si étouffant, si attrayant que l'on se laisse attraper, sans broncher dans ce qui, au fond, pourrait simplement se résumer à un film sur le voyeurisme. Comme La Vie d’Adèle pouvait se résumer à une histoire d'amour lesbienne. Mais en fait non, pas du tout. Parce qu'avant d'arriver à cette histoire d’amour, il y a tout un cheminement, un chemin de croix, un combat, que retrace le film. Amin se tourne d'abord vers la fille de sa vie, puis s'en détourne, puis il pense en trouve un autre, mais il reste encore sur le quai. C'est la complexité de l’éveil amoureux. Et finalement la complexité de l’entrée dans l'âge adulte, ou plutôt l'entrée dans la sagesse. Cette entrée dans l'âge adulte, c'est trois choses dans ce film, la découverte du regard, la découverte du désir, la découverte de l'amour. Amin, on l'a vu, ne fait que regarder, observer. Pourquoi ? Parce qu'il est un voyant oui, mais aussi parce qu'il a du désir. Ce film est un formidable film sur le désir. Kechiche filme les formes, filme les corps, de façon à ce qu'ils deviennent le plus désirable possible. Ainsi, le corps devient ce qu'il est aux yeux d'un jeune homme de 20 ans au milieu de la sueur des boîtes de nuit : un objet de désir. S'il y a, au bout d'un moment, une forme de saturation, d'étouffement face à l'exhibition presque excessive de ces corps en mouvement (notamment à la fin de la grande scène dans la boîte de nuit), c'est en fait ce “dérèglement de tous les sens” dont parle Rimbaud. Dérèglement visible grâce aux couleurs criardes et fractionnées de la boîte de nuit, qui nous envahissent de plus en plus. Ce qui est souvent en excès, c'est aussi le Soleil. C'est un sentiment de chaleur, d'éblouissement qui plane sur la plupart des plans en extérieur du film. Et puis on flotte, on suit le mouvement des formes, toujours baigné dans l'art classique: tantôt poésie, tantôt Mozart (la plus belle scène du film, la scène de l'accouchement d'une brebis sur le Laudate Dominum du compositeur autrichien), tantôt la littérature.
Bref, Mektoub my Love, c'est un film où l'on vibre, où l'on suit les mouvements, où l'on suit les formes, où l'on s'agace, où l'on étouffe, où l'on rit, où l'on vit.

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