Je suis retombé dernièrement sur quelques notes prises après avoir vu Adieu au langage, l'année de sa sortie, quand le monsieur était encore en vie.
Je ne sais trop quoi en faire, donc je les partage ici pour les soumettre à votre (in)compréhension.
J'espère que vous me pardonnerez cette critique qui n'en est pas une.
Ca se touche un peu la nouille et ça ressemble davantage à une photo mentale de mon moi de 2014 qu'à autre chose.
De toutes façons, plus personne ne fout les pieds ici, alors bon...
On lui a dit de ne pas raconter d'histoire. Alors il obéit. Il raconte, comme il le peut, la vérité, ou tout du moins : sa vérité. Elle n'est pas nécessairement limpide ou cohérente. Elle est. Très simplement. Cette simplicité est en fait le véritable défaut puisqu'elle laisse place à l'ignorance de ce qui n'est pas simple, suggère l'absence totale de fond d'intellectualité. C'est que cette simplicité est illusoire, préméditée. La simplicité pensée et repensée est une simplicité complexifiée, et donc dé-simplifiée. C'est pourquoi je dis qu'elle est illusoire : simple dans ses formes, insondable de la masse, elle est cherchée du côté des principes et trouve sens en eux. Entende qui a des yeux.
La frontière est encore lointaine mais l'intention est là et cela seul laisse place aux plus beaux espoirs. Oui. Godard livre un dernier espoir au cinéma. Celui d'un sursaut intellectuel. Parmi une masse compacte de superficialité superficielle, il offre à son public une dose mesurée de superficialité mais fondée, courageuse. Une bien belle vertu lorsque l'on est cerné d'hypocrites.
Adieu au langage est une proposition, une invitation à penser autrement à la fois le cinéma et la manière de voir le cinéma, une façon de voir un film. Comme toutes ses dernières œuvres, il est une synthèse de l'œuvre de Godard toute entière. Que nous l'aimions ou le détestions ne change rien à un fait : Godard est un homme pourvu d'un corps d'un cœur d'un esprit. Si ce n'est pas ce qu'il filme, c'est du moins ce qu'il tente de montrer. Dans son cinéma, ce qui a lieu dans le film est moins important que ce qui a lieu dans la salle, et à fortiori, ce qui a lieu dans le spectateur lui-même. Il sait que pour toucher son public, il faut lui permettre de s’identifier. Y a-t-il quoi que ce soit qui soit plus universel en l'homme que la pensée ? C'est pourquoi il filme et monte toute son œuvre comme une interminable pensée. Elle évolue à chaque film, à chaque visionnage, comme nos idées évoluent avec le temps. Nos idées, mais non l'essence des idées.
Et c'est bien en ça qu’Adieu au langage tire son épingle du jeu. Car fidèle à lui-même sans être pour autant son reflet authentique, Godard et Adieu au langage sont comme le modèle et son miroir.
Adieu au langage est un film opportun. Il alimente un type de métrage rare en salle : le cinéma de cinéma. Et il faut bien le dire : il n'y a que Godard qui en soit capable. Dans un cadre culturel où tout est lié soit à la justesse et le réalisme, soit au contraire à la négation la plus complète du réalisme et de la vérité, le film est conscient des deux faces de sa médaille : sa forme et son essence. Ou plutôt, sa substance, manipulée dans un ensemble décousu, parmi lequel se trouve un écho de cette substance. L'écho intervient comme une lumière réfléchie. Exemple : cette séquence où les personnages sont en conflit et dans laquelle l'écran se scinde en deux points de vue : l'un à gauche immobile, l'autre à droite qui panote vers la droite poursuivre son protagoniste. Plus tard ou plus tôt, le même procédé est utilisé mais dans le sens inverse.
Godard s'amuse avec le son et fait dire aux images et aux mots plus que ce qu'il montre ou désigne. Comme dans le générique de début, avec cet éloquent silence sur CNC ; ou avec l’utilisation répétée voire excessive du mot « chômage » qu'on nous rabroue, comme dans les actualités du quotidien. Démonstration simple que le cinéma ne se raconte pas qu'avec des images, des dialogues, une bonne dose de pathos et une promotion onéreuse ; preuve s'il en fallait qu'il est possible de manipuler ces outils pour permettre aux suggestions d'exercer leur rôle dans un sens contraire à la doxa. JLG en use pour exprimer sa pensée et, à moins de n'être qu'un cinéphile individualiste (comprendre : obsédé par l'individu réalisateur, qu'il voit comme la clé d'une énigme de leur propre invention - sans jamais remettre en cause leur responsabilité dans l'existence de cette énigme), il livre des codes ou tente une codification d'un cinéma mental.
Compréhensible, le film ne l'est que de Godard lui-même. On pourrait dire que son cinéma et un miroir à travers lequel il tente de se comprendre. À travers il tente de comprendre l'homme. J'aimerais lui dire qu'il se trompe mais qu’en sais-je ? À peu près autant que lui c'est-à-dire à peu près rien.
Dans Adieu au langage se trouve un appréciable fond d'humilité. Je parle bien d'un fond, ne nous leurrons pas.
Godard se voit déjà mort et abandonne le langage sur la toute fin, ayant compris que les mots, en dépit de leur incontestable pouvoir, ne font jamais rien d'autre que de raconter des histoires. Montrer a plus d'impact que dire. Le tout est de montrer le bon exemple, pour que plus rien de néfaste ne soit déclaré.
« Dire non et mourir. » « Adieu au langage. » Non à quoi ? Mourir. Non à la mort et mourir quand même. Autant l'accepter… C'est si simple. Vous pouvez ne pas être en accord avec ce qui est dit, vous pouvez ne pas le comprendre, ne pas l'entendre comme les autres… Le véritable intérêt de tout cela réside dans l'écho qui se fait en nous, la réaction suscitée, les conséquences dont la cause se situe face à soi, sur un grand écran de plusieurs mètres, dans des images dont le contenant est incontestable, mais non le contenu. N'est-ce pas là la preuve de l'illusion du cinéma, où seule la substance est incontestable, l'essence étant ingérée par la capture effectuée par une caméra ? Filmer, c'est limiter. C'est emprisonner le filmé. Libérée, l'essence qui attend dans l'esprit.