Un soir, Alpha rentre du collège pour trouver chez elle un type louche qui affirme être son oncle. Quoi, tu m'as oublié? On s'est déjà rencontré pourtant, t'étais toute petite. Sa mère rentre, trouve la scène parfaitement normale. Sois pas ridicule Alpha, fais la bise à ton oncle Amin. Alpha, 13 ans, trouve qu'ils abusent; elle a déjà des problèmes au collège, elle en veut pas plus chez elle. Et Amin squatte sa chambre, bien sûr. Et le salon, et les fêtes de famille, et s'invite à ses sorties. Accessoirement, Amin est mort depuis a un moment.
J'aime beaucoup ce refus de Julia Ducournau de prendre ses spectateurs constamment par la main, d'expliquer le lyrisme par la logique. Elle transcrit en image ce qui est déjà l'interprétation d'un évènement sans repasser par l'évènement lui-même. N'en déplaise aux amoureux du carpaccio, je préfère ma viande cuite. En focal variable, on aborde la vie d'Alpha et de sa mère, chacune dans leur perception de l'humain, de l'espace, du temps. On ne parle pas VIH pour parler maladie, mais pour parler de ce qu'une catastrophe met en lumière des sentiments et travers humains. Du pourquoi des choix de chacun, de leur courage et de leur lâcheté. Ce qui est commun à l'expérience humaine sera toujours extraordinaire à l'individu. Si le visuel vire au surnaturel, c'est que la manière initiale de raconter est déjà passée par plusieurs filtres de la perception du moment et du souvenir. Angle de vue kaléidoscopique. L'équipe de Ducournau met à l'image l'illustration de jeux de mots, de métaphores filées, au premier degré. Pour ensuite jouer avec ce premier degré. L'incertitude, pour le spectateur, ne vient pas tant de l'image que du détournement de ses codes. Les écarts de style vestimentaire et de colorimétrie indiquent-ils des mondes parallèles? Pas littéralement. Peut-être. On ouvre l'image à l'interprétation et à la discussion. Les morts sont figés dans le marbre funéraire, les vivants contraints par la pression du corps social sous grand vent de catastrophe volcanique.
Pour un film qui aborde des thèmes aussi lourds que le deuil et l'antagonisme à l'altérité, il y a aussi de quoi se réjouir. Le rythme et les chutes de certaines scènes méritent des éclats de rire! Humour tragicomique de circonstance. Alors même que la douleur se distille à travers les époques, les générations et les communautés, on vous assure de la persistance de l'amour. On vous prouve que le lien, faire le choix de se soucier des autres, est une ligne de vie à l'épreuve de la mort, transformative. Tout ça porté par une poignée d'acteurs hyper investis et talentueux? Un travail technique / maquillage / effets bien chaud? On dit merci.