Après Grave (2017), et Titane (2021), qui venaient interroger la famille, l'adolscence ou encore le genre depuis le rapport au corps, Julia Ducournau nous sert Alpha sur un plateau d'argent et sa métaphore va plus loin.
Si les corps sont malmenés dans les films de Ducournau, ici la nouveauté est que c'est avant tout la société qui rejette et maltraite. Nous suivons Alpha lors de son passage à l'âge adulte, ce que traduisent la découverte de la sexualité comme l'aspect initiatique du tatouage, ce qui l'ouvre à un tout nouveau monde. Un monde fait de violences qui traversent les générations. Une violence parfois criante et manifeste telle qu'on peut la retrouver avec des événements comme une pandémie, mais parfois plus subtile et insidieuse, en témoignent les stigmatisations ordinaires. Si ordinaires qu'on peut les vivre sans même les remarquer.
Sous couvert d'un risque de pathologisation - touchant à la santé, la pathologie est l’emblème même de la stigmatisation légitime -, la violence est partout. À l'instar du racisme, cette pathologie qui enkyste et paralyse attaque premièrement la peau pour la marquer. C'est d'ailleurs par un tatouage, une marque incarnée qui attire le regard, que les problèmes d'Alpha commencent. À cause de sa peau, elle est traitée comme une pestiférée à l'école. Puis apparait son oncle qu'elle n'a jamais connu, et on comprend que cette ellipse n'est rien d'autre que le reflet d'une blessure générationnelle qu'on cherche à cacher. Si sa mère est médecin et se lisse aujourd'hui les cheveux (elle est intègre et a réussi, mais surtout : elle n'apprend pas à sa propre fille sa langue natale, le berbère), son oncle n'est rien, et sa peau de plus en plus marquée lui refuse l'accès à une vie qu'on qualifierait de normale. Mais la race n'est pas la seule variable qu'interroge Ducournau : le professeur d'Alpha se voit lui aussi stigmatisé par son homosexualité.
Ces corps ne sont au final que les symptômes d'une dynamique plus profonde. C'est cette dynamique qui les marque, qui les rend beaux, les valorise, et les visibilise, ou au contraire les ostracise voire les tyrannise. La norme exclut, la norme tue. Loin du body horror qui sert à son spectateur du gore pour le gore, Ducournau se fait chaînon manquant entre le cinéma de genre et la pensée politique de Michel Foucault. Le philosophe resta attaché, durant toute son œuvre, à montrer que le corps est traversé d'enjeux de pouvoirs propres au contexte sociohistorique qui le voit naître.
Que la première scène ("J'ai attrapé quelque chose" : rien) soit quasiment la même que la dernière nous donne à voir que la répétition des inégalités frappe dans sa contingence, mais que son arbitraire n'est pas sans conséquences (le retour se fait tumultueux, dans la tempête, jusqu'à la disparition...) Ce que Ducournau nous montre, c'est qu'il reste des gens pour accompagner ces corps abandonnés et stigmatisés, mais que ceux-là s'en retrouvent seuls, impuissants et eux-mêmes exclus (on pensera à cet hôpital vide de soignants qui ne peut plus répondre à sa fonction).
À celles et ceux que ce visionnage a pu marquer et qui souhaiteraient creuser, quelques références :
- Foucault, Michel, Les Anormaux. Cours au Collège de France (1974-1975), Le Seuil, 1999.
- Fanon, Frantz, Peau noire, masques blancs (1952), Le Seuil, 2015.
- Le Blanc, Guillaume, Les maladies de l’homme normal, Vrin, 2007.
- Martin-Calero, Pedro, Les Maudites, 2024.
- Niccol, Andrew, Bienvenue à Gattaca, 1997.
- Yousfi, Louisa, Rester Barbare, La Fabrique, 2022.