"Un peu trop d'amour parfois, ça rend les gens fous."
NB : Cette review contiendra des SPOILERS et des clefs de compréhension du film pouvant influencer votre appréciation si vous ne l'avez pas encore vu : faites-vous votre propre idée avant de lire ce qui suit !
Endeuillé, tourmenté, torturé, Alpha s'impose comme une fresque familiale particulièrement difficile et complexe où la maladie ravage le souvenir de ses membres. Pire qu'une mutation, le traumatisme entache la capacité d'exister sur des générations à venir.
Reprocher à Alpha de ne pas traiter frontalement le SIDA, ce serait reprocher à Avatar de ne pas parler directement de la forêt amazonienne détruite par l'Homme : je considère qu'affirmer que ce film parle du SIDA est une grande erreur. Inévitablement, le mode de transmission rappelle sans se cacher le VIH, dans son sens biologique et dans son impact social : mais l'objectif d'Alpha n'a jamais été et ne sera jamais de traiter le sujet social en tant qu'épidémie historique. Julia Ducourneau opte ainsi pour l'invention du maladie aux effets inédits : transformer les patients en statue de marbre. Bien qu'on assiste à un portrait évident de l'exclusion sociale provoquée par le virus, les sous-textes se veulent bien plus captivants que ce que la caméra montre frontalement, et surtout, bien plus dévastateurs émotionnellement.
Si l'on pourrait présager à un spectacle visuel où les rues déborderaient de statues de marbre, Julia Ducourneau ne suit jamais cette direction et c'est pour le mieux. Cette transformation du corps revient à une cicatrice indélébile, irréversible, marquée par une attaque brutale du corps par un virus contre lequel il semble que l'humanité ne puisse rien. Les mouvements des figurants touchés par le virus illustrent tout le propos, avec une dégradation des fonctions motrices assez frappante à l'écran, d'abord pour se mouvoir puis pour communiquer. Finalement, lorsque les voies respiratoires jusqu'aux lèvres sont recouvertes d'un marbre paradoxalement resplendissant, il est impossible d'effacer la souffrance des patients de son esprit tant ils sont marqués définitivement dans la pierre. Impossible d'entasser des corps, de choquer par le gore, mais il devient obligatoire d'être marqué par ces expressions crispées de douleur et ces positions révélatrices d'une lutte respiratoire d'agonie dévastatrice. Le cheminement du patient au sein de la maladie devient inoubliable, tant pour nous spectateurs craignant à tort la contamination par des particules de poussière métaphoriquement exhalées, que pour la sphère soignante, maintenant un combat acharné contre la maladie.
Pour cerner ce traumatisme occasionné chez les professionnels de santé, il faut se pencher sur la consistance narrative du tout : au centre, on retrouve cette figure de matriarche particulièrement complète. Golshifteh Farahani porte avec brio et complexité cette femme écartelée entre sa fonction de soignante, sa place de sœur aidante, et son rôle de mère aimante. Confrontée à l'épidémie dès ses débuts au vue de sa profession, elle prend connaissance immédiatement du danger qu'elle incarne. Pour cause, sa sphère familiale est composée de son frère, dont la performance de Tahar Rahim met en exergue tant l'immenses transformation et talent de l'acteur que la souffrance occasionnée par l'addiction aux substances psychoactives injectables, et sa fille, dont la douceur inhérente à la performance de la tout juste révélée Mélissa Boros ne fait que cacher un aspect rebelle qui pourrait s'avérer dangereux pour l'équilibre familial. Alors, lorsqu'elle rentre chez elle avec un tatouage dont elle ne connaît pas vraiment l'origine, sa mère s'affole : s'occuper d'un potentiel malade est déjà énorme, alors prévenir la diffusion avec deux patients dans un foyer est sûrement de trop.
Face aux risques posés par les saignements intempestifs de la cicatrice et les démangeaisons permanentes de l'adolescente, la rumeur comme quoi elle porte le virus finit inévitablement par se propager. C'est là que le portrait d'une exclusion sociale démesurée prend forme : Alpha se fait harceler, humilier, voire même trahir tant que personne d'autres n'est vue comme contaminée aux yeux de l'établissement scolaire. Ce portrait est d'autant plus bouleversant, que les regards de soutien, en particulier ceux de son enseignant dont le compagnon est touché par la maladie (comme quoi, on reprend tout ce qui caractérise l'épidémie du SIDA sans en parler pour autant : c'est du génie !), valent bien plus que les mots hypocrites de certains camarades.
La douleur psychologique de Alpha devient ainsi invivable, tant par le stress créé par la potentielle contamination que par l'exclusion sociale lancée par ses camarades haineux. Mais la réelle souffrance se situe dans une transmission du traumatisme par sa mère : celle-ci projette tout ce qu'elle a vécu quant au virus sur son enfant, quitte à lui faire passer plus de tests que de raison, ou psychoter qu'elle exhale de la poussière en cas de toux. Peu importe comment sa fille agira, elle la verra comme un être hybride : tantôt patient qu'il faut soigner, tantôt enfant qu'il faut aider, ce qui rend le syndrome du sauveur encore plus puissant. Cela étant dit, c'est le Syndrome du gisant, selon lequel un enfant naissant dans une famille détruite par un décès brutal sera marqué par le deuil familial, qui est au centre du tout et dont j'ai pris connaissance en me renseignant au sujet de l'œuvre. Les fantômes hantent continuellement la famille, occupant l'appartement et les souvenirs de la mère, craignant qu'ils ne se réitèrent : le montage dyschronologique prend alors tout son sens dans un final particulièrement bouleversant, où les statues ne suffisent plus pour se remémorer les défunts, devenant poussière et sombrant dans un oubli mental que les proches ne souhaitaient jamais vivre. Cette conclusion particulièrement déchirante, usant avec brio de la bande originale orchestrale composée brillamment par Jim Williams (avec usage métaphoriquement évident de Let it happen par Tame Impala), ne me fait cependant pas oublier quelques scènes du film perdant en logique avec la narration finale : il me semble que pour apprécier la totalité de l'œuvre, un revisionnage en connaissance de cause s'impose.
Parler de la maladie, de la dégradation physique et mentale qu'elle entraîne, et de l'exclusion sociale qu'elle occasionne, c'est un pari déjà intéressant, mais Julia Ducourneau emmène Alpha encore plus loin en en faisant une œuvre sur le traumatisme du deuil en tant que tel. Impossible d'oublier ces visages marqués par la douleur lorsqu'ils restent figés dans du marbre et encore plus puissamment dans notre esprit, hanté quitte à projeter sur les êtres aimés la douleur ineffable de la disparition brutale par maladie. Du génie découle avec évidence de ce résultat, mais il me faut un rewatch pour en déguster chaque goutte, ou devrais-je dire, chaque grain de sable.