Dans une société qui s'écartèle et où la violence entre les riches et les pauvres est de moins en moins silencieuse, il est paradoxal de voir les élites (le Cinéma, Cannes) s'intéresser dans As Bestas à ces thématiques brutales tout en leur enlevant une partie de leur portée politique.


En deux heures vingt, le film a le temps de laisser monter la sauce. Pourtant, il commence sur les chapeaux de roues avec une scène virtuose et inattendue, montrant deux espagnols moustachus domptant un cheval à main nues. Cette scène inaugurale empreinte de bestialité renfermera la quasi totalité de la violence visuelle du film, le reste restant toujours dans le fond des yeux des hommes et au coeur de leurs poings serrés.


Si on ne comprend pas tout de suite ce que vient faire cette scène là, le ton est donné.

La tension, déjà palpable, est poursuivie par la thématique d'un racisme directement dirigé vers les Français lors d'une première tirade désagréable à regarder quand on est directement visé. Le personnage principal qui subit ce racisme, présenté comme débonnaire, choque et nous fait entrer immédiatement dans sa peau.


Ce sujet est rapidement mis de côté, troqué pour une xénophobie propre aux territoires reculés et ruraux, xénophobie démultipliée par un péché originel qui se dévoile peu à peu au fil des minutes : la cupidité et l'envie ont fracturé socialement un petit village espagnol où les maisons s'effondrent et dans lequel un couple de français s'installe pour profiter de la nature, du repos de la seconde partie de leur vie et surtout pour lancer leur entreprise.


Travaillant eux aussi la terre (avec pour projet l'éco tourisme), ils sont à peine plus aisés que les autochnoques, juste assez pour centraliser leur haine. La fracture sociale est immense entre deux classes financièrement proches, mais qui ne se comprennent pas. Le racisme et le mépris de classe ne suffisant pas, les Français ont l'audace de faire capoter un deal qui implique l'avenir financier de tout le village : un promoteur immobilier voulant racheter leurs terres pour y installer des éoliennes.


À partir de ce pêché originel qui arrive bien avant le début du film (encore un bon choix scénaristique qui permet de se consacrer à la verbalisation de la haine), les protagonistes s'entêtent dans leur querelle. Les perdants sont alors toujours les mêmes, c'est à dire tout le monde : alors qu'on était superbement bien rentré dans la peau de ce Français qui se bat pour sa survie contre les pouilleux, certains de ses éléments de language laissent la possibilité d'une double lecture : Qui a raison dans cette querelle d'obstination masculine ?


La réussite du sous texte atteint son paroxysme lors d'un énième dialogue sous tension qui voit le français répondre un propos intellectuel et écolo à la haine des deux frères dégénérés qui lui font vivre la vie dure : les éoliennes sont une fausse bonne idée imposée aux pauvres par de riches norvégiens :

- Pour lui, ils se font intellectuellement arnaquer.

- Pour eux, il est en train de les voler.


Une dernière partie dispensable amène une nouvelle thématique, l'incompréhension intergénérationnelle, qui n'avait peut être pas grand chose à faire là (et qui est beaucoup moins justement jouée) mais qui a le mérite de rendre le film exhaustif et de terminer par un consensuel mais toujours agréable (j'aime bien râler) "c'était mieux avant".


En bref, un superbe film sur les incompréhensions du monde moderne et les nouvelles classes sociales. Le pire est à venir.

Jb_tolsa
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le 13 mars 2023

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Jb_tolsa

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