Quelques minutes suffisent pour comprendre.

Comprendre pourquoi Backrooms doit mériter notre intérêt.

C’est d’autant plus frappant si, comme moi, vous vous êtes enquillés juste avant votre projection les bandes-annonces d’Insidious 6 et d’Evil Dead 6. Manifestement, à se fier à ses plus récents ambassadeurs, les codes du cinéma d’horreur sont rincés depuis belle lurette. C’est tout le temps la même chose ; tout le temps les mêmes codes et – de manière assez paradoxale – c’est au final toujours assez lisse, jamais sur la brèche, jamais dérangeant.

Or, comment espérer effrayer si on ne sait même pas surprendre ? (Et j’entends par là, surprendre autrement que par des jumpscares.)


Backrooms, dès son introduction, pose quelques éléments prometteurs.

Déjà ce lieu, singulier au possible. De vastes espaces de bureaux, jaune lavasse type années 70, sans fenêtre, éclairés au néon, s’étendant sur des centaines de mètres carrés d’aberration.

Ensuite, le recours à des artifices formels qui permettent de créer les conditions sensorielles de l’immersion et ainsi s’éviter les effets de sensationnalisme bon marché : ici en l’occurrence une intro à la caméra au poing (recours classique pour qui se souvient encore des palanquées de found footage du début des années 2000), mais une caméra du siècle dernier, ce qui produit dès lors – et mécaniquement – une image dégueulasse moins à même de nous fournir des repères nets et clairs dans de tels espaces.

Enfin et surtout – et c’est tout con mais c’est pourtant l’essentiel – Backrooms suscite immédiatement l’intérêt de par une multitude de détails qu’il dissémine à droite et à gauche sans forcément porter notre intention dessus.

Pourquoi le mec qui tient la caméra est en combi stérile ? Pourquoi dit-il avoir perdu les autres ? Quels autres ? Il se réjouit de tomber sur une radio pour contacter son standard ? Mais le standard de qui ? Et pourquoi il y a une barre de vieux galion, posée sur ce mur, là, à gauche ? Qu’est-ce qu’elle fout là, dans un tel espace ? Et c’est moi où on dirait qu’il y en a une autre qui serait comme encastrée dans l’angle formée par le mur et le faux plafond ?

On ne nous met jamais vraiment le nez dessus, mais d’un autre côté on fait le nécessaire pour qu’on ne les loupe pas non plus. Et bien évidemment, dès la scène suivante, où on procède à la traditionnelle scène d’intro où tout va bien avant que ça ne dégénère, on repère déjà à nouveau ces éléments.

Là encore on peut les louper au premier coup d’œil, mais si c’est le cas, le film va nous les remettre régulièrement dans notre champ de vision jusqu'à ce que, au bout d'un moment, chacun à sa façon, on finisse tous par pister que c’est un élément narratif à considérer ou, pour le dire autrement, un indice à griller.

Bref, en un mot comme en cent, Backrooms remet au goût du jour ce qui est pourtant consubstantiel au malaise du film d’épouvante : du mystère.


Alors certes, tout n’est pas parfait et loin de là.

C’est même toute la frustration que génère ce film et, de cela, on en reparlera plus tard.

En attendant, force est tout de même de constater que l’intention de dépoussiérer les codes de l’horreur est manifeste, comme en témoigne la genèse du projet.

Car oui, pour celles et ceux qui ne le sauraient pas, à la base, Backrooms n’est pas pensé pour être du cinéma d’épouvante, mais plutôt de la vidéo d’épouvante. Au départ simple petit court-métrage publié en 2022 sur internet et qui reprenait pour l’essentiel le dispositif d’introduction du film, The Backrooms devient très vite une petite web-série que son auteur, Kane Parsons, décide de développer suite au succès que rencontre sa première œuvre.

Le succès prend alors encore davantage d’ampleur, d’autant plus que ce contenu horrifique n’est pas tant que ça du cinéma ; à comprendre qu’il n’est pas tant que ça bercé par les codes du cinéma.


Alors oui, bien sûr, le found footage est un code de cinéma, j’entends bien. Néanmoins il est un code de cinéma identifié comme rompant avec les codes traditionnels du cinéma : on voit le caméraman, on ne masque pas les défauts techniques bien au contraire, on rappelle au caractère non-cinématographique justement dans le but de donner l’illusion d’un contenu non-fictionnel.

Et ce qu’il y a d’intéressant, c’est que, à bien y regarder, Backrooms ne pioche pas tant que ça ses références et ses codes parmi les œuvres du grand écran.

Non. Kane Parsons étant natif de 2005, ses références culturelles sont toutes autres, et elles semblent manifestement vidéoludiques.


Si on est friand, comme moi, de dixième art, pas mal d’aspects de ce Backrooms vous paraîtront familiers.

Par exemple, ces couloirs de bureaux vides et interminables, moi je les connais. Je les ai déjà parcourus, dans The Stanley Parable, petit jeu indé développé à seulement deux mains et sorti en 2013. Ces jeux d’échelles bizarres, je les ai aussi déjà expérimentés dans Superliminal, puzzle game tout aussi intrigant sorti en 2019. Quant à cette compagnie d’IRM au look rétro qui se retrouve au cœur de l’intrigue de cet immense espace fantôme, eh bien elle me fait quand même grandement penser à Aperture Science, la compagnie fictive de Portal, un jeu de Valve sorti en 2007 et qui consistait à passer justement de salles au design minimaliste à d’autres salles au design minimaliste…

Et quiconque a vu le film et a parcouru quelque peu le monde des jeux vidéo qu’il reconnaîtra sûrement d’autres motifs empruntés au dixième art : comme le fait d’avoir à fuir l’équivalent du Mr. X de Resident Evil 2 ou bien encore les collections d’aberrations – et parfois de quartiers entiers – dans des salles minimalistes comme on peut les retrouver dans le Control de Remedy (2019).


Or, c’est évident qu’en réinvestissant les codes à la fois de YouTube et à la fois du jeu vidéo, Backrooms arrive à produire des moments singuliers, animés par une grammaire renouvelée.

Ce sont ces progressions longues et linéaires qui occupent des pans entiers du récit. C’est aussi cette logique qui consiste à laisser çà et là des indices dans l’espoir que le joueur / spectateur les perçoive, les identifie comme des clefs possibles de compréhension, et les intègre dans son questionnement par rapport à ce que l’œuvre cherche à dire…

Mais le souci c’est que – justement – le cœur d’intérêt de l’ouvrage ne tient globalement qu’en des moments. Or, pour donner de l’unité à son ensemble cinématographique, Kane Parsons, épaulé qu’il fut par le scénariste de séries qu’est Will Soodik, a bien été contraint de réinvestir des codes plus usuels… Et c’est sur ce point-là que Backrooms affiche ses premières limites.


Alors c’est vrai qu’on ne pourra pas reprocher au duo de ne pas avoir cerné les enjeux-clefs de leur projet. Certains choix forts démontrent d’ailleurs l’envie de se pas sombrer dans la facilité et donc, dans le commun.

Premier choix fort, contrairement à la web série, Backrooms ne se construit pas uniquement qu’autour de found footage. Il entend introduire des personnages et, pour les installer et les développer, il décide de construire une deuxième trame narrative parallèle à celle du found footage ; trame qui, elle, sera filmée en se pliant aux codes conventionnels du cinéma.

Ça présente vite des inconvénients, notamment l’inconfort que ça pose en termes de confusion par rapport au point de vue adopté (même si le film parvient à clarifier sa ligne sur la longueur) ; tout comme ça pose aussi clairement des soucis de cohérence en termes de direction artistique, notamment du fait de cette photo très années 2020 pour un environnement qui est manifestement ancré dans les années 80-90. Ce choix, là-encore, pourra générer un certain inconfort formel, surtout quand on considère les choix de photographie totalement différents au sein des backrooms et qui, pour le coup, sont bien plus impactants.


Mais bon, d’un autre côté, il faut reconnaître que cette structuration en trame double présente aussi ses avantages.

D’abord, elle permet d’appréhender les backrooms autrement qu’à travers le prisme dégueulasse de la vieille caméra. Ça enrichit notre expérience sensorielle du lieu et ça offre des perspectives visuelles bien plus enivrantes (du moins, je trouve).

Et puis ça parvient à prendre du sens, notamment du fait que Parsons fait le choix très judicieux – et franchement courageux pour un auteur de 21 ans – de rester fidèle à une mise en scène très épurée en termes de cadrages et de coupes, ce qui lui permet d’éviter de retomber dans les habitudes sensationnalistes de bas-étages, ce qui se fait totalement au service des nouveaux codes qu’il entend imposer.

De même, je note que la composition musicale épouse totalement cet état d’esprit – jamais dans l’horreur facile – ce qui, encore une fois, constitue un geste fort louable quand on sait que la musique est, là aussi, du fait du même Kane Parsons.


Malgré tout – et surtout malgré tout ces efforts notables – Backrooms ne parvient pas à éviter le traditionnel platane du cinéma d’horreur, à savoir les incohérences comportementales de ses personnages.

A ce sujet-là, le film tient à peu près la route une bonne demi-heure. Et encore, en étant conciliant avec lui…

Parce que bon, moi, je ne sais pas vous, mais si je venais à découvrir comme Clark que, dans ma cave, il y avait un mur invisible qui ouvrait sur un immense espace inconnu, en ce qui me concerne, je ferai demi-tour tout de suite et j’appellerais les flics direct.

Néanmoins, au début, ça peut encore passer parce que je trouve que le film essaye de faire l’effort nécessaire pour nous faire passer la pilule.

Allez… C’est vrai qu’on sent Clark obnubilé par ses problèmes d’argent et que son magasin reste son dernier refuge. De là, on peut se dire que – oui – c'est légitime d'avoir envie de tirer ça au clair. Surtout qu’il vérifie bien qu’il peut ressortir. Il constate bien qu’il n’y a pas de menace. On le voit bien repérer son chemin. Et puis l’espace est suffisamment bien ficelé pour que chaque chose découverte invite à lui faire faire ce pas supplémentaire vers l'inconnu. Donc oui, pour la première virée de Clark dans les backrooms, j’ai été prêt à me montrer conciliant.

Par contre, pour la suite et pendant un très long moment – désolé – mais pour moi, ça a été non.

Parce qu’une fois Clark sorti de sa première exploration des backrooms, ce sont les flics qu’il est censé voir, pas sa psy !

Et moi j’veux bien qu’on me dise que Clark n’est pas très bien dans sa tête. Soit. Mais ses employés, eux, ils sont censés aller très bien. Il n’y a aucune raison pour qu’ils acceptent d’explorer ces foutues backrooms… Et que dire de Mary…


Cette faiblesse – celle de la cohérence comportementale des personnages – pour moi, c’est vraiment le point noir qui m’a empêché d’être pleinement dans le film.

Parce qu’un film a beau offrir pas mal de choses chouettes, si derrière la tension est totalement désamorcée à cause de comportements qui n’ont aucun sens, tu parcours juste un univers en mode « petit train fantôme » et tu es quand même pas mal passif dans cette affaire…

Je vais être d’ailleurs très honnête avec vous : si on m’avait demandé, après deux tiers de film, quel niveau de recommandation j’allais attribué à ce Backrooms, je pense que j’aurais dit « au mieux 6/10, mais même pas sûr... »

C’est que je voyais le truc arriver gros comme une maison : après avoir tout envoyé en son début, puis piétinant en son milieu, le risque était fort que Backrooms prenne la première porte de sortie venue, à savoir se barrer sans rien expliquer, nous laissant avec un truc énigmatique à la Blair Witch.

Mais finalement non, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle – malgré son caractère très inégal – je ressors quand même de ce film empli d’une certaine satisfaction.


Je suis satisfait parce que, l’air de rien Backrooms apporte suffisamment de réponses à ses mystères, expliquant pas mal d’éléments mystérieux, donnant même quelques pistes sur ce que sont les backrooms.

Alors certes, parfois il le fait maladroitement…

Je pense notamment à l’explication littéralement verbalisée par Clark lors du funeste repas. D’une part c’est lourd, et d’autre part, on est en droit de se demander comment il a déduit ça tout seul, sans se faire massacrer la gueule. (Même si, une fois de plus, le film donne de quoi nous le faire comprendre…)

Le moment marche d’ailleurs d’autant plus mal que Mary est, à ce moment-là, à baffer en termes de psy. Tu as un mec qui te demande comment changer, et elle, elle répond que c’est impossible parce qu’il est programmé comme ça ? Non mais oh ! Remboursez !

Mais parfois il faut aussi reconnaître que le film s'en sort aussi par quelques coups bien inspirés, notamment en sachant suggérer par l'image ce que doivent être les backrooms.

J’adore par exemple ce moment où, du souvenir de la maison d’enfance de Mary, on descend strate par strate dans les backrooms, comme décomposant et synthétisant un traumatisme qui a une existence bien réelle en dehors des backrooms.

D’ailleurs toute cette lecture symbolique est appuyée par le fait qu’on comprenne que Clark comme Mary sont réunis dans les backrooms du fait de leur propre isolement, et du déni de leurs traumas passés. Clark fuit le vivant pour ne vivre qu'au milieu et au service de choses abstraites : argents, travail, meubles de piètre qualité. Il se montre d'ailleurs inapte à animer son univers, créant confusion entre piraterie et sultanat ottoman. De son côté, Mary est restée prisonnière de cette maison dont elle n'a pu sortir qu'après démolition. Cette main coulée dans le béton montre à sa façon qu'elle est restée prisonnière de cette culture du pavillon, repliée sur soi, découpée des autres.


C’est ce qui fait donc que, l’un dans l’autre, ça m’a fait du bien de voir Backrooms.

Ça m’a fait du bien pour ce que ça a tenté, ce que ça a recomposé, ce que ça a créé.

Et même si, au bout du compte, l’ensemble reste bancal, le paradoxe de ce film tient au fait que, même en se plantant en partie, il réussit ce dont le genre d’épouvante horreur avait besoin depuis longtemps : se réinventer partiellement.

Et quand on considère que c’est un simple gamin de vingt-et-un ans qui est parvenu à faire ça, ça dit quand même quelque chose du coup de balai dont a besoin aujourd’hui le monde du cinéma.

Créée

le 20 juin 2026

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