David Hume (1711-1776) est un philosophe écossais du XVIIIe siècle, fondateur de l'empirisme moderne et, encore aujourd’hui, figure de la pensée sceptique et critique. L’encyclopédie philosophique de l'université de Stanford le qualifie de "plus important philosophe de langue anglaise de tous les temps".

Parmi les théories développées par ce joyeux luron, connu pour sa bonne humeur, son sens de l'humour et sa convivialité, il y en a une qui m’a particulièrement marquée. D’abord parce que je pense l’avoir comprise, mais également par son côté didactique et visionnaire.

Il s’agit de sa théorie de la mémoire.

Pour Hume, tout au long de nos vies, nos sens captent les informations extérieures, et produisent, au moment de la captation, une "impression". Oui, très exactement comme une photo (idée formulée 50 ans avant que la 1ère photo ne soit prise, en 1827).

Les impressions, ce sont les perceptions les plus vives de ce que l'on voit, entend, ressent ou éprouve directement. Une image, un son, une vibration, une odeur, mais également une émotion, un plaisir, une douleur...

Mais à l’instant où l’information cesse (que nous tournons les yeux par exemple), notre mémoire entre en jeu, et va créer une copie de cette impression : un souvenir. À chaque fois que nous nous souviendrons, que nous mobiliserons ce souvenir, une nouvelle copie sera créée, un peu moins exacte, un peu plus floue, un peu plus abstraite, un peu plus fondue, un peu plus fragile, un peu plus sensible à la suggestion et un peu plus mélangée à d’autres images et sensations, plus récentes ou plus anciennes. Cette reconstruction permanente de nos souvenirs est une intuition particulièrement cohérente avec ce que nous enseignent les sciences cognitives contemporaines.

Au fil du temps, de copies de copies en copies de copies, naissent les idées. Puis, une fois que la copie est suffisamment floue pour qu’on n’y distingue plus la réalité, les idées peuvent se combiner, pour former l’imagination. Pour Hume, toutes nos connaissances, nos sentiments, nos théories, nos pensées, tout ce qui semble provenir de "nous", en réalité, ne provient que de copies dégradées des impressions de nos expériences. Ainsi, la mémoire est pour Hume notre faculté à conserver les idées des impressions passées en ne recréant pas les événements tel qu’ils étaient, mais en gardant de ces impressions une image relativement fidèle (tandis que l’imagination s’en va fusionner, transformer et inventer des idées).


Sur ma chaise de cinéma, pendant deux heures, je n’ai pas arrêté de penser à la théorie de Hume. Pendant que ces personnes se perdent dans ces couloirs absurdes, fascinants et dérangeants, intelligemment filmés avec des grands angles exagérés, j’attendais que Kane Parsons nous fournisse du sens, en espérant que la question de la santé mentale rejoindrait celle du problème de notre mémoire. C’est réussi et avec brio.

Dès la première scène (hors found footage), le personnage de Clark (Chiwetel Ejiofor) mobilise un souvenir, le jouant comme s’il était parfaitement exact, comme s’il le revivait dans les moindres détails, alors même que ce même personnage va démontrer tout au long du récit son incapacité totale à sortir de son schéma mental autodestructeur, contraint de le reproduire en boucle, ce qui le mènera à sa perte. Et voilà le souvenir d’une psy qui, dans un podcast de Louis Media, expliquait que ses salles d’attentes étaient remplies de patients parfaitement conscients de leur problème, capables de les analyser pendant des heures, mais qui ne parvenaient pas à en sortir sans aide.

Parce qu’au final, les backrooms, ce sont des métaphores des interminables méandres de nos souvenirs mal copiés, des représentations visuelles de nos esprits, de nos synapses et des courants électriques qui traversent notre cerveau. Saviez-vous que Hume est également considéré comme un précurseur des sciences cognitives contemporaines ?

Je suis incapable de me souvenir de ce à quoi ressemblait précisément le couloir de ma chambre d’enfant. Si je devais le dessiner, probablement que je rajouterai des détails inventés ou reconstruits. Mais alors, à quoi ressemble vraiment l’impression de cette chambre dans mon cerveau, cette copie mentale qui m’est visuellement inaccessible ? Devant Backroom, j’ai eu la sensation de contempler à quoi elle pourrait s'apparenter. À quoi pourrait ressembler le souvenir des lieux que j’ai visité, des gens que j’ai croisé, des monstres que j’ai imaginé. Et ça m’a terrifié.

AlexandreByLcv
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le 28 juin 2026

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