Backrooms : quand la peur change de corps

Au pays des grands, j’ai croisé beaucoup d’anciens enfants qui me disaient avoir déjà trempé leurs lèvres dans le vin des parents quand ils étaient petits, et il était naturel qu’un jour, ils partagent un verre à table avec ceux qui les avaient langés. Le sucre, les cartes Pokémon, les dessins-animés à la télévision, dans ces foyers, on calculait soigneusement les doses de poison infantile à injecter sans qu’ils ne déforment trop le goût. Pâte à tartiner ok chez d’autres, tant que les conséquences restent chez eux, les fast-foods n’y pense même pas, ton palais est en formation continue. Le vertige des parcs d’attraction et leurs dépossessions consenties, une machine capitaliste, c’est de l’opium, tu comprendras un jour.

Yeux de poisson rouge quand j’explique que mon meilleur souvenir d’enfance, c’était la sortie au cinéma de Pokémon the Movie 2000 suivie d’un happy meal avec mes cousins. Les pupilles écarquillées devant l’image familière arrachée au petit cathodique pour être projetée en 35mm sur grand écran. Choc de présence, peut-être le premier, surinprimé dans mes yeux brillants pendant que je croquais goulûment dans mon Filet-o-Fish.

Choc esthétique qui tape dans le ventre et qu’on poursuit dans des romans bien ficelés, des œuvres qui nous tiennent prisonnières, toujours plus de chutes dans le vide dans les machines à vertige qui encerclent nos banlieues, notre intoxication à nous, notre altération des sens consentie, d’autant plus spectaculaire qu’elle serait l’espace privilégié où le corps a temporairement le droit d’échapper à sa tenue ordinaire. Pas de vin à la maison. Mais les films d’horreur, ça c’est notre came.

Les films d’horreur, je les aimais d’abord pour l’expérience collective qu’ils permettaient, hurlements et rires dans la salle venue apprécier ce deuxième spectacle contagieux, conseils glissés à l’actrice qui s’apprête à redevenir viande, suspension de l’incrédulité totale et joyeuse. C’était sûrement comme ça aussi aux premiers temps du cinéma. Et avant encore, ceux des premières pièces, quand gueux et nobles projetaient leurs gencives sans dents devant des comédiens imperturbables. Puis mon regard a dû se raffiner d’une manière ou d’une autre. Je me suis mise à apprécier le genre dans le confort de mon chez-moi, attentive à respecter les silences des films, parle pas trop fort, tu casses la tension. Les films étaient différents, mais pas tant. Ils se réinventaient de toute façon, à mesure que j’accumulais les années passées devant un écran. Ils exigeaient un nouveau spectateur tout en s’abritant derrière des couches de sens et de sensations (attention screamer) qui devaient en élargir la portée et les publics. Ce n’est pas nouveau, s/o Argento, Carpenter, Raimi, De Palma, Peele et les autres. Mais deux expériences ont soudainement arrêté de coexister : le cinéma d’horreur comme pratique participative qui fait vibrer la salle avant de vivre dans l’écran, et les œuvres que j’estimais devoir préserver de leurs débordements généreux et collectifs.

Dérogeant à cette nouvelle hygiène, je me suis rendue dans un gros Pathé cet été. C’était la canicule, j’étais loin de chez moi et je voulais aller voir Backrooms. J’avais assez envie d’y croire pour mettre le tiers de mon budget vacances dans une place, pas assez pour en attendre grand-chose. Canapés ventilés, salle d’arcade, étals de nourriture grasse et sucrée, j’étais prise au piège de ma nostalgie et ses premières sensations, et reconnaissante de pouvoir piocher bruyamment dans mon gros bol de popcorn sans entendre aucun soupir autour de moi. Mon peuple. Et de fait, le silence sacralisé du spectacle a laissé place aux exorcismes auxquels mon enfance m’avait habituée. Le film était-il réussi pour autant ? Non. Un bon film d’horreur doit-il être bien foutu pour faire peur ? Non plus. Le film était-il, de manière générale, bien foutu ? Oui et non. Suffisamment pour arracher des sursauts à certaines, suffisamment pour flatter le plaisir analytique des autres, l’expérience du film ne permettant pas tout à fait, à mon humble avis, de croiser ces deux fils indispensables au plaisir esthétique.

J’ai ressenti, pleuré et frissonné devant des œuvres. J’ai réfléchi ensuite, et pendant, changé plusieurs fois la correction de mes verres pour mieux lire ce que je savais déjà ressentir. J’ai défié le narcissisme très nolanien du décodage plus ou moins savant, plus ou moins rebattu, qui relie la grandeur de l’œuvre à l’examen auquel on est capable de la soumettre. Et les œuvres que j’aime sont aujourd’hui celles qui me font ressentir à plus haut sens, qui survivent à ce savoir de spectatrice qui se forge dans l’expérience, et parfois quelques lectures. Celles qui te font grincer des dents de joie quand elles excitent d’un seul geste tes papilles sensorielles et intellectuelles. Backrooms n’en fait pas partie.

Pourtant, la généalogie du film devait pouvoir promettre l’inverse. Le film se présente comme le résultat budgétisé d’un imaginaire collectif, d’une mémoire née sur internet, faite de circulations plus ou moins clandestines, anonymes, de reposts et creepypastas, d’images dégradées et de faux souvenirs. L’interprétation qu’en avait faite Kane Pixels sur Youtube était, en ce sens, très juste et très réussie. La petitesse des moyens employés - qui n’annule en rien l’ampleur du travail - de même que leur nature (un faux lost media qui se donne les allures d’un fichier mal identifié) entretenait l’inquiétude. La peur précède l’objet, c’est un malaise quasi préverbal qui se déploie dans le brouillard de sa provenance et de son statut. Que devient un média que nous n’aurions jamais dû trouver lorsqu’il nous domine depuis un écran de quinze mètres ? Que devient une peur née du hasard de la découverte (et ses algorithmes) lorsque nous devons réserver le créneau et le lieu de notre rencontre ?

Je crois être bon public, mais mon incrédulité a ses limites. Je peux embrasser sans scrupule le mythe d’un média retrouvé après avoir été perdu, me laisser prendre aux textures archaïsantes (dont on a beaucoup soupé ces dernières années) tant qu’elles se donnent comme la trace de ses conditions de circulation, pas comme un simple vernis esthétique. Derrière la nostalgie du found footage, je veux sentir entre les dents le grain du temps passé, c’est-à-dire celui du chemin parcouru jusqu’à nous. Une image m’inquiète lorsqu’elle est n’est pas tout à fait propre, qu’elle semble avoir traîné quelque part avant de tomber entre nos mains. Difficile de préserver cette illusion quand je la croise, gigantesque, à chacun de mes trajets de métro et, la vie est bien faite, en apéritif de mes vidéos Youtube. Ce qui devait conserver quelque chose d’une proximité sale, domestique, accidentelle, souvent nocturne, arrive désormais précédé par sa propre campagne de lancement.

Pikachu sur grand écran, j’en pleure encore. Son économie entière le destinait à grossir. Chez Kane Pixels, le supplément de moyens s’est accompagné d’une soustraction du trouble qui garantissait son efficacité. Sa porosité ontologique, l’absence de frontières nettes entre l’imaginaire et le réel (une des grandes spécialités d’internet et ses nombreux ARG) répondait à son sujet : l’esthétique des backrooms spatialise tout ce que l’esthétique liminale charrie d’indécisions ; ils sont un lieu où le seuil ne mène nulle part puisqu’il est partout. Et si le film conserve certaines de ses ambiguïtés, il ne peut s’empêcher de baliser le territoire de son expérience. Le sous-sol d’un magasin (littéralement son arrière-salle) où un pan de mur délimité au crayola matérialise l’espace où l’impossible devient possible. On s’éloigne du principe de contagion incontrôlable qui nourrit la boule au ventre. On l’oublie et on se raccroche à d’autres peurs, attention screamer.

Tout ne se recycle pas. Et c’est drôle parce que si cet adage ne se retrouve guère dans le principe actif du film, il affleure partout dans ses thèmes. Dans les copies d’objet déformés et languissants qui s’accumulent dans les backrooms, comme dans les meubles qui prennent la poussière dans le vaste hall de déstockage où leurimpopularité les condamne à l’oubli et son kitsch. L’alternance entre le caméscope amateur et la netteté de l’image principale fait du bon travail à cet égard. Elle resitue chaque esthétique dans le contexte de ses déformations, dans son passé-présent déjà chargé d’obsolescence et laisse apparaître comment chacune contamine notre perception de l’autre. Peut-être cela sent-il encore trop l’arbitrage par moments, mais passons.

Ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe dans ces arrières-salles où la mémoire cherche un moyen de se survivre à elle-même à travers des formes reconnaissables mais devenues étrangères à l’intégrité de l’objet et de son contexte. L’erreur ne porte pas sur l’apparence des choses, mais sur la compréhension de leur fonction : un escalier, une étagère, une pièce sont reconnaissables, sans que l’espace semble savoir pourquoi ils existent. Tout comme le film se dépossède de son essence en quittant le circuit matériel qui l’avait fait naître, les copies de choses dans les backrooms sont devenues insignifantes car étrangères au temps, au lieu et aux usages qui les justifiaient. Regarder le film en 2026, c’est retrouver le « ça-a-été » de Barthes : la forme survit, l’événement non. Les objets restent reconnaissables, mais morts en tant que choses vécues.

Le film produit, en ce sens, une réflexion assez intéressante sur l’intelligence artificielle comme mémoire déformée de l’humanité : elle reconstruit des formes à partir de leurs traces sans jamais avoir éprouvé ce dont elles conservent l’apparence. Elles ressemblent à ce chien qui revient comme un refrain dans la bouche de Clark, le personnage principal : “It’s like describing a dog to someone who’s never seen a dog before and then asking them to draw it.” Le geste mérite d’être relevé, mais les gestes ne m’intéressent jamais en tant que tels. Le passage au cinéma de ce monument de l’horreur internet fragilise encore une œuvre que les récupérations successives (jeux vidéo, livres, dérivés divers) avaient déjà essoufflée. Et des personnages aussi peu incarnés n’aident guère à lui rendre sa substance.

Dans le Pathé climatisé où j’ai bâillé et sursauté devant le film, j’ai renoué avec un autre type de mémoire, celle des manèges et de la complicité bruyante. Le cinéma d’horreur que j’aime tient peut-être dans cet équilibre fragile : une intoxication collective assez franche pour prendre le corps, assez construite pour ne pas s’y épuiser. Backrooms m’a rendu la salle. J’aurais aimé qu’il me rende aussi le film.


Krota
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le 17 août 2026

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