Après la réussite du Chant du loup, qui faisait de l’analyse méticuleuse de données sonore la chair d’une enquête, Boîte Noire offre une modulation sur le concept. Le récit prend ainsi place dans les bureaux du BEA, chargés d’analyser le contenu des boîtes noires d’un avion de ligne après un crash.


Alors que le protagoniste (Pierre Niney) nous a déjà été présenté comme un petit génie dans son domaine, son perfectionnisme lui vaut d’être écarté de l’enquête, permettant à ses débuts d’être encore relégué derrière des écrans, des enregistrements ou des vitres de séparation. Tout le film jouera de cette approche contrariée de la vérité, qu’on appréhende par fragments détériorés, et qu’il s’agira de réparer, d’assembler, de nettoyer, d’analyser… et d’interpréter. Bandes sonores, mais aussi vidéos muettes de caméra embarquées, écrans de téléphones portables et contenus de PC forment un amas de données qui vont mener l’enquêteur dans un dédale que le spectateur suivra sans bouder son plaisir.


L’attention portée à l’analyse technique (jeu sur les jauges, changement de fréquence, répétition obsessionnelle) est particulièrement bien gérée dans le sens où le domaine d’expertise ne semble pas trop vouloir en faire, et révèle aussi ses limites. De la même manière, la mise en scène de Yann Gozlan investit tous les espaces avec une science équilibrée de l’omniscience et des limites de la perception. Le plan séquence d’ouverture, par un travelling arrière du cockpit à la soute contenant les boîtes noires, annonce cet ambivalent mélange de maîtrise technique et de modestie quant à l’appréhension de la vérité, élément structurant de toute l’enquête à venir.


Le récit va certes ménager quelques poncifs et éléments d’enquête un peu grossiers (une adresse et un mot de passe sur un post-it, un rêve pour ajouter un peu de sel, un manichéisme dans la dichotomie public/privé…), mais il a une autre carte en main pour épaissir son investigation : le temps. En dépassant largement les deux heures, le thriller se permet d’installer en plusieurs temps une enquête qui permet de revisiter les évidences, et surtout de faire du protagoniste un obsessionnel à l’égard duquel le spectateur peut devenir lui-même suspicieux. Cet enlisement aux deux tiers de l’intrigue permet, là aussi paradoxalement, d’en travailler la densité, et donne l’occasion à Niney de jouer sur une partition en demi-teinte, un caractère asocial qui préfère les écouteurs réducteurs de bruit à la compagnie des hommes.


Les promesses sont donc tenues, et même si la résolution de l’enquête n’a rien de fondamentalement transcendant, le jeu de piste imaginé par les scénaristes aura fonctionné. Alimenté par un dense maillage technique, cadré avec soin par un guide visuel qui sait toujours comment ménager ses cadres, le parcours est aussi riche de données que caviardé par les forces noires des effaceurs.

Sergent_Pepper
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le 13 sept. 2021

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