"Caligula" est un monstre où la folie et les luttes de pouvoir furent aussi présentes dans sa conception que dans ce qui est montré à l'écran, heureusement pas exactement avec les mêmes moyens ni conséquences, et le moins qu'on puisse dire est que le péplum scandaleux au tournage aussi pharaonique que chaotique et au budget dispendieux et explosé, au point de devenir alors le plus cher des films indépendants jamais produits, fit son petit effet à sa sortie. Une presse qui titrait « Un tas d'immondices répugnant », « Un holocauste moral », des copies saisies par la police, des manifestations devant les salles, des procès pour obscénité. Même l'équipe du film renie le résultat : Gore Vidal, romancier et essayiste, qui a précédemment travaillé sur "Ben-Hur" fait un procès pour ne pas être cité au générique (en tant que scénariste), le monteur et le compositeur refusent aussi d'y figurer, quant aux actrices et acteurs au nom et au parcours prestigieux - Il faut noter que Malcolm McDowell, Helen Mirren et Peter O'Toole sortaient tous trois de la Royal Shakespeare Company - ils refusent pareillement d'assumer le désastre, mis à part la "Queen" oscarisée de Stephen Frears qui a assurément de quoi être fière de sa prestation.
Il faut dire qu'un "léger détail" est venu rajouter du bordel au bordel entre la fin du tournage (officiel) en 1976 et l'apparition des premières copies sur les écrans en 1979 : Bob Guccione, producteur mais surtout connu comme fondateur du magazine Penthouse, avait évincé Tinto Brass * - Anecdote : John Huston avait été approché pour réaliser ce "Caligula" mais avait décliné la proposition - avant la fin du tournage et était discrètement parti réaliser des scènes additionnelles, accompagné bien entendu de ses "Penthouse Pets". Ces séquences X se retrouvèrent donc insérées par Guccione lui-même au montage d'origine. Brass déclarera face à ce péplum porno : « J'ai rayé ce film de mon existence. J'ai porté l'affaire devant les tribunaux et j'ai gagné le procès. Il m'est souvent arrivé d'enlever mon nom de films dont on m'interdisait de faire le montage. Parce que j'estimais ne pas avoir fini mon travail de cinéaste. ». Résultat : il n'est finalement crédité qu'en tant que chef opérateur.
Étonnamment le film ne sera jamais "invisible", assez différent selon les versions et montages, mais apparemment ni la X ni la soft - Malgré tout interdite aux moins de 18 ans - qui fut par exemple exploitée en France lors de sa sortie en juillet 1980 et qui cartonna au box-office avec 1,4 million d'entrées, n'étaient fidèles au travail de Gore Vidal et Tinto Brass. Jusqu'à ce que Penthouse Films, encore détentrice des droits, ne décide en 2020 de charger un certain Thomas Negovan de tout reprendre à zéro et de créer un "nouveau" film à partir des 200 000 mètres de pellicules et 90 heures de négatifs originaux et prises de son directes inédits retrouvés dans les archives de la société de production. Bien que le profil artistique de ce Negovan soit des plus nébuleux, celui-ci pouvant varier du tout au tout selon les sources, il faut reconnaitre que le résultat est bluffant. Et donc 100% original puisque de ces presque trois ans de labeur est sortie une œuvre où absolument tout est nouveau : aucune image n'était présente dans la version d'origine, la musique a été remplacée, une séquence animée a même été créée pour l'occasion...
En excluant les scènes pornographiques, et en remontant entièrement le film à partir de matériau inédit, on peut considérer que le massacre orchestré par le producteur mégalo a été effacé et le travail du scénariste et du réalisateur enfin honoré. Mieux vaut tard que jamais ! Pour le spectateur en tout cas car le réalisateur aux 90 printemps lui n'est toujours pas convaincu et est même reparti dans un procès après avoir découvert cet "Ultimate Cut" à Cannes en 2023.
Libre à lui mais personnellement j'ai trouvé que ces 178 minutes lui rendaient merveilleusement justice, qu'on se rendait compte à quel point chaque scène était travaillée, chorégraphiée, comme des tableaux factices en mouvement, que ce mauvais goût, ce côté kitsch collaient parfaitement à cette décadence hallucinée, baroque, sanguinaire. En cela j'ai pensé à un autre grand film maudit et incompris, le "Showgirls" de Verhoeven. Ce monde en putréfaction pourrait sortir de chez Ken Russell ou des "Damnés" de Visconti, tout y est démesuré, grandiloquent, des décors créés par le "Fellinien"Danilo Donati et jouant ostensiblement le jeu du film de studio et de ses reconstitutions, à l'interprétation tout en excès et vésanie de Malcolm McDowell qui n'avait rien eu de si fort à interpréter depuis un autre film qui avait déchainé les passions, "Orange mécanique".
Folie, meurtres, viols **, corruption, stupre, inceste, un accouchement terrifiant, un préfet qui s'appelle Macron, une loterie punitive en forme de machine à décapiter, tout est luxure, perversion et violence dans cette Rome devenue boxon géant dirigé par un Monsieur Caligula dégénéré , illustrant à merveille des thèmes terriblement d'actualité : l'avidité sans limite, la volonté de toute-puissance. Sa devise pourrait d'ailleurs être reprise par les plus influents de nos dirigeants actuels : « Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent ! ».
Ce "Caligula" restera à jamais un film sans réalisateur crédité mais cette huitième version est un GRAND film. Certes malade pendant des décennies mais désormais en rémission.
* Je serai éternellement reconnaissant envers cet homme car il a éveillé ma libido. Ou du moins c'est la si généreuse Stefania Sandrelli qui en a trouvé "La Clé"...
** La réalité rejoint malheureusement régulièrement (l'horreur de) la fiction et une figurante se fit violer par cinq autres figurants lors du tournage.