La fin est un coup de maître. C'est une scène d'action de grande classe qui stupéfie par son audace et vous prend à contre-pied : la violence scénographique, visuelle et éthique ne laisse aucun mort sur le carreau ni même une goutte de sang, au contraire de tout ce qui la précède... Le coup de sang du personnage saisit l'assemblée des yakuzas présents car sa geste violente, pour métaphorique qu'elle soit, est celle d'un homme capable de passer aux actes.
Ce film captive comme les précédents yakuza eiga de Fukasaku mais Il étonne à mesure qu'on découvre ses différences : ce n'est plus l'histoire d'un individu marginal qui s'anime dans le jeu de "déquille" des gangs. Au centre, point de petit maître chanteur, ni de classieux gangster loser, ni de prolétaire chien fou réfractaire à l'autorité, mais une myriade de comparses.
Cette fois c'est l'histoire même des groupes mafieux de l'après-guerre nippon qui domine le sujet, avec leurs codes, leurs querelles hiérarchiques et leurs trahisons, tandis qu'ils opèrent des "ajustements sociétaux". Il faut adapter les sources de profit au temps qui passe (la période va de 1946 à 1956), quitter la dépendance des américains pour aller aux affaires louches dans la reconstruction politique nationale, ajouter le trafic de drogue sanglant aux bars, à la prostitution et au racket, etc..
Si celui-là s'appelait Guerre des Gangs à Hiroshima, il mériterait pleinement son nom. Il est le premier d'une saga de cinq, avec un des personnages, joué par Bunta Sugawara qui fait le lien entre cinq épisodes (Pour voir les 4 opus après celui-ci, il faudra en passer par des DVD en VO sous-titrée en anglais).
Fukasaku a préféré un autre nom : "Combats sans jingi", ce qui est traduit par "Combat sans Code d'Honneur". Les distributeurs américains ajoutent : "...sans code d'honneur et humanité". Tarantino a exprimé sa colère envers ce titre car, dit-il, le mot japonais veut bien dire tout cela mais encore quelque chose de plus. Oui mais... c'est intraduisible. C'est quelque chose comme le devoir envers les pairs et ... envers les ennemis. (Dans l'excellent Yakuza (1974) de Sidney Pollack, le jeune américain joué par Richard Jordan interroge le personnage joué par Ken Takakura : "Pourquoi fais-tu tout cela sans contrepartie ?". Le japonais essaie vainement de lui expliquer le "giri", une autre "obligation" du code, cette fois envers les chefs ou d'autres créanciers moraux. Mais il renonce : "Oublie-ça", lui dit-il. Sous-entendu : impossible de faire comprendre le concept d'une obligation gratuite à un américain...)
Malgré le titre, il y a au moins trois des personnages qui restent loyaux entre eux bien qu'ils soient traversés de conflits moraux complexes. Leur solidarité et leur amitié entre hommes du rang traversent d'abord les barrières de leurs clans respectifs sans conflit mais elle se confrontent ensuite avec leur propre soumission jusqu'au boutiste aux chefs sans scrupules de leur famille de yakuzas, des hiérarques qui eux se combattent avec fourberie, "sans code d'honneur". Surtout depuis que la drogue oblige au recours aux armes à feu et beaucoup s'entretuent.
Une occurence est troublante.
Pourquoi diable chaque fois qu'un yakuza s'apprête à tuer un de ses semblables, il se prépare ipso facto à aller en prison pour des années ? C'est tout le contraire dans nos films occidentaux, où les tueurs comptent toujours y échapper.
C'est parce qu'au Japon, entre 90 et 100% des crimes sont découverts et les coupables punis, alors que chez nous c'est seulement 17% (Voir ici ). A cause de ce risque, en fait un déterminisme, les délinquants réfrènent l'usage d'une arme : c'est la derniere extrémité. On use de coups de poings d'abord, puis de coups de bâtons, ensuite de coups de lames (même si cela encourt les mêmes peines que les flingues interdits, cela tue moins, et donc les peines sont moins lourdes) et enfin du revolver.
Ce film nous éclaire sur notre ignorance du crime dans la société japonaise, laquelle nous regardons avec nos propres critères occidentaux, accumulant les contre-sens : nous passons à côté du réalisme de séquences que nous prenons pour des incohérences ou de la narration paresseuse. (Mea culpa pour mes notules sur des films précédents, notamment pour ce qui concerne les bastonnades, dont je ne comprenais pas la prééminence sur les fusillades).
Remarque du jour.
Malgré le côté saga et la proximité temporelle de ce film de 1973 avec Le Parrain de 1972, PIAS dans SC souligne que cette guerre de gangs en est loin car sans aucun romantisme. C'est juste : elle n'en a pas l'attractivité confortable, celle que nous, spectateurs, recherchons souvent. En revanche, il ne fait pas de doute qu'il y a dans Les Affranchis (1990) de Scorcese l'écho des sarcasmes de Fukasaku sur ces gangsters idiots, et aussi l'écho de son style virtuose, sans compter les arrêts sur image et la voix off.... Il n'y a pas que Tarantino qui s'inspire des asiatiques... Le très bon Les Infiltrés, encore de Scorcese, en 2006, est le remake à l'identique, transposé aux Etats-Unis, de l'époustouflant Infernal Affairs (vol. I) de 2002 du hongkongais Andrew Lau. Mais ceci est une autre histoire.
La série de films de Fukasaku éditée en 2007 par Wild Side se compose de :
Kamikaze Club (1968), Guerre des Gangs à Okinawa(1971), Okita le Pourfendeur (1972), Combat sans Code d'Honneur (1973), Le Cimetière de la Morale (1975).