Ce film est une tragédie, très noire.
Fukasaku dit qu'il s'est inspiré d'une histoire vraie, connue dans le Tokyo d'apres-guerre, que c'est son film préféré et qu'il est différent des autres films de yakuza parce que son personnage ne respecte pas le code d'obéissance au chef.
Pourtant, on pourrait penser à une exacerbation des histoires vues dans la série de films de Fukasaku sortis entre 1968 et 1975, et notamment à une reprise incandescente du parcours de Okita (dans Okita Le Pourfendeur de 1973), avec un personnage encore plus marginal et hors de contrôle parmi les clans, où l'obéissance hiérarchique et la conformité au collectif sont la règle.
Ce film suscite un malaise, que les critiques sur SC mettent en avant, détaillant l'antipathie du personnage qui provoque individus et groupes jusqu'au bord des guerres de gangs. Il exige, frappe, parfois viole et parfois tue, puis devient un junkie, une épave qui continue d'agir contre tous et contre lui-même. Et pourtant le film récolte des 8 de la plupart d'entre eux...
Je ne pense pas que ce soit seulement à cause de la virtuosité de Fukasaku dans le filmage et la narration.
L'adjectif "dérangeant"est souvent employé pour des films mettant en scène de manière plus ou moins complaisante de la perversité dans les intrigues ou les images, mais ici c'est autre chose.
Ce qui nous dérange et nous accroche est le retour d'un refoulé universel : pas seulement celui des abus dans le Japon de l'après-guerre, mais celui des possibles effets de la misère sur le développement des enfants et il nous concerne où que nous vivions. C'est le parcours dans un corps d'homme d'un enfant resté immature. L'anamnèse du personnage au début du film évoque un orphelin pleurnichard et cela résonne avec ses actes d'adulte. L'emprise pulsionnelle de ses passages à l'acte indique un enfant qui n'a jamais grandi. Il est emporté par ses besoins immediats, il les combine avec une rationalité sommaire ("C'est pour le bien du clan", "Je veux construire mon propre clan"), une rationalité abandonnée à peine énoncée. Il peut frapper un père de substitution, un protecteur, le regretter et recommencer, jusqu'à tuer son seul ami dans des raptus de tantrum. Et il change d'humeur instantanément, comme un enfant. Ses capacités d' adulte confèrent à cette immaturité un caractère monstrueux, comme croquer les braises de sa compagne incinérée devant son clan médusé pour argumenter une exigence hors de propos...
Ce sillon là - jusqu'où peuvent aller des enfants dans un environnement toxique - Fukasaku y reviendra de manière explicite bien plus tard avec Battle Royale (2000) et Battle Royale 2, c'est quelque chose qui l'interesse.
Ici, le contexte n'est pas imaginaire, c'est la réalité de l'après-guere, plus developpée que dans la série précédente, et les codes mensongers ne sont pas seulement ceux des yakuzas serviles envers l'occupant. Ce sont ceux des officiiers de l'armée US corrompus et des MP (police militaire) complices, ceux de la démocratie importée qui autorise les profiteurs de guerre à se faire élire (Noboru Ando joue le politicien roi du marché noir dans le quartier de la gare de Shinjuku), ceux des des gangs de coréens et de chinois revanchards protégés par les américains tandis que les yakuzas sont protégés par la police nippone...
Voilà dans quels bourbiers éthiques et menteurs des enfants vont grandir misérablement, être maltraités et prendre leurs pauvres revanches de perdants avant de sombrer. C'est le cimetière de la morale (et pas celui où le personnage est enterré avec cette épitaphe en dérision : "honneur et moralité" ).
La série de films de Fukasaku éditée en 2007 par Wild Side se compose de :
Kamikaze Club (1968), Guerre des Gangs à Okinawa(1971), Okita le Pourfendeur (1972), Combat sans Code d'Honneur (1973), Le Cimetière de la Morale (1975).