La guerre des gangs a Okinawa est complexe et le film nous donne une lisibilité excellente de la nature des conflits et des forces en présence : ce sont des gangs locaux, de deux villes différentes (Naha la capitale et Koza une ville moyenne) ; certains gangs sont puissants et d'autres moins dotés; groupes d'hommes de main autonomes ont des alliances réversibles; d'autres, américains des bases militaires sont des commanditaires blancs ou des nervis noirs.
Pour que les identités réciproques soient bien établies, Fukasaku a soigné le casting. Le héros de l'histoire est un gangster sortant de taule, ruiné et mélancolique, qui veut se refaire, joué par Koji Tsuruta, a l'élégance parfaite et aux lunettes noires qu'il ne quitte jamais, même en galante compagnie. Son ami alcoolique et poitrinaire joué par Noboru Ando est encore plus désespéré. C'est une sorte de Doc Holliday - un personnage connu des amateurs de westerns, l'ami de Wyatt Earp, et d'ailleurs le combat final commence par leur marche au petit matin, avec leurs deux complices survivants, quatre hommes alignés transversalement sur la route comme dans le Règlement de comptes à OK Corral, et c'est clairement un clin d'oeil-hommage au film de John Sturges. Leurs adversaires sont : un chef puissant et rondouillard, son second un bellâtre, alliés à des trognes très inquiétantes, dont l'Enragé qui a une tête de psychopathe et son frère le boss de Koza qui a une belle balafre et un rictus encore plus laid. Ils sont, comme tous les autres gangsters d'ailleurs, des archétypes de yakuza.
Cette guerre des gangs est informative sur l'après 2eme guerre mondiale dans cette île à l'identité culturelle et linguistique si particulière qu'est Okinawa, tardivement japonaise et incomplètement assimilée.
Occupée par l'armée américaine et en même temps investie par des gangs japonais venus des grandes villes, elle souffre de l'émigration douloureuse des hommes pour nourrir leur famille, comme le conte dans un bar une mélopée traditionnelle chantée dans la langue des minorités, langue inaccessible aux yakuzas japonais. Plus tard, une autre belle voix locale, celle d'une prostituée au visage splendide, chantera au chef de gang "heros" du film, sur le même air, "la version des putains". Celle-la dit que "quand leurs lèvres pourront parler de ce que vivent leurs sexes, toute leur tristesse sera révélée". Mais lui dit-elle : "Tu es un homme et tu ne peux comprendre" et il en conviendra honnêtement.
C'est donc une serie B attachante, malgré ceci : les batailles entre les gangs peinent à nous captiver, elles sont trop simplistes. Les uns sont surpris de subir une contre-attaque alors qu'ils sont minoritaires et se prélassent sans armes ; les échanges de coups, à mort, se font au couteau ou au poing alors qu'il y a des armes à feu disponibles... Elles rappellent les jeux d'enfants ou des batailles bâclées dans des petits westerns. Énormément de films font mieux que cela, et d'abord ceux de Kinju Fukasaku. Il fallait bien qu'il sacrifie quelque chose dans un ensemble très soigné.
Elle nous reste pourtant en mémoire cette combinaison des archétypes de yakuza et du realisme dramatique et social, incarnée par ce gangster parti de zéro et qui conquiert des territoires en misant chaque fois plus qu'il n'a, mettant sa vie en jeu avec flegme, jusqu'à ce que sa dernière mise soit clairement non pas du bluff contre un groupe plus nombreux mais un suicide assumé les armes à la main.
(Le titre américain Sympathy for the Underdog - Sympathie pour l'Outsider rend compte de l'intérêt de Fukasaku pour ce personnage de loser qui a du panache).
La série éditée en 2007 par Wild Side se compose de :
Kamikaze Club (1968), Guerre des Gangs à Okinawa (1971), Okita le Pourfendeur(1972), Combat sans Code d'Honneur(1973), Le Cimetière de la Morale (1975).