(3.25) et un anti-like.
Faire un film autour d'un motif aussi symbolique et caractérisé que le sens de la vue ouvre un boulevard aux effets de sens grossiers et aux modèles prémâchés. Rajouter le pari provocateur de mêler comédie musicale et crime, et le film devient aussi orgueilleux que suicidaire. L'idée étant qu'en l'absence de vue, c'est l'oreille musicale qu'on développe.
Mais Lars Von Trier ne nous ménage pas, on va d'abord souffrir avec Salma : photographie brune granuleuse, autofocus latents, et caméra ultra dynamique dirigé par attention sonore momentanée. Combiné le tout sur 2h, et prenez votre rendez-vous chez l'ophtalmologue. Les mouvements à 90° répétés sans mise au point sont insultants pour notre rétine. Il semble que les scènes musicales n'ont même pas droit à tout leur éclat colorimétrique parce que les derniers souvenirs imagés de Salma sont eux-mêmes en train d'être oubliés et affaiblis.
On a fait de Salma un corps désespérément fragile et inconsistant. Son altercation avec son ami policier fauché n'est qu'une autoflagellation partagée, les deux n'ont plus aucune substance qui les tient, lui s'apitoye en demandant la mort, et elle pas foutue de tirer droit.
Un peu poussif mais plutôt bien réalisé, les scènes de comédie musicale prennent le pas dans les situations où Salma se retrouve au pied du mur. Recroquevillée entre la masse ferreuse du train et son amant Jeff à la gueule carcérale, Salma emprunte le dernier trou de souris, la petite ligne d'horizon encore perceptible pour nous, et se saisit de ce qui lui reste à elle, quelques éléments sonores à harmoniser.
L'idée reste à peu près identique lors des autres occurrences des scènes musicales, mais la toute dernière est à plaindre (j'y viens à la fin).
Ses recompositions musicales ne semblent n'avoir aucune existence en-dehors de sa tête, les événements continuent leur cours, aucune concession, on reste dans le bourbier des situations, mais c'est une béquille de vie : elles permettent seulement de les supporter. Car, certes la décision de justice n'a été revue, les policiers n'ont pas arrêté de la poursuivre, Bill n'a pas ressuscité, et il a bien fallu faire les 107 pas, mais nous enjambons le supplice de leur durée. Salma nous tapasse l'iris, mais ne voyant rien, le réel a moins de prise sur son imaginaire, elle en fait ce qu'elle en entend, et s'en sert comme une sorte de thérapie (en nous en faisant profiter au passage : la fin du musicals fait reprendre la narration classique après les épreuves qu'elle aurait dues subir à l'écran).
SPOILER. La dernière partie du film. Définitivement condamnée à mort, Salma doit faire les 107 pas de sa cellule à sa potence où elle sera exécutée. Sa nouvelle amie gardienne de prison décide d'accentuer son pas de façon à produire un environnement sonore qu'elle pourra exploiter. Après ça, corde serrée autour du cou et le festival du pathos peut commencer. Elle se met à chanter, sans que son imaginaire soit projetée, choix censé montrer il n'y aura pas de coupe donnant sur un après ; on lui donne de nulle part les lunettes de son fils pour lui dire que son sacrifice valait le coup (15min avant personne ne les avait apperemment) ; on fait du bourreau un pur fonctionnaire de la mort qui ne sait s'il a le droit d'enlever la cagoule sous le motif qu'elle est aveugle ; au moment d'en finir, elle s'écroule, on doit l'attacher et 5 min de larmes supplémentaires de gagner (larmes de Salma elle-même, de ses proches, et de mes deux voisines en train d'abîmer leurs yeux jusqu'au bout) ; et une citation s'affiche qui rappelle, pour les débiles qui auraient oublié, que Salma arrêtait son visionnage des comédies musicales à l'avant dernière musique pour s'imaginer que ce n'est pas fini (comment elle sait que c'est l'avant dernière musique ?) ; ET, enfin pendue, silence complet : elle était l'origine de la distribution du son.
Je pense qu'il ne serait pas tout à fait exagéré de peut-être dire que, effectivement et en effet dans certaines mesures, ça fait un peu beaucoup.
De manière plus générale, 2h20 reste long, le film s'en tient à son matériau de base, qui est de qualité, mais qui ne suffit pas à justifier la durée. Il n'y a pas d'envol, même s'il y a cette tentative finale...
(Je crois qu'il s'agit de ma séance de cinéma où ça a le plus pleuré dans les chaumières : merci la dernière dizaine de minute...
Je me dis souvent que le cinéma n'est pas du tout le meilleur lieu pour les dates, mais ce film donne tellement envie d'en finir que même une naine édentée paraplégique paraîtra comme le soulagement du siècle à la sortie).