Si le cinéma est bien l’art d’inventer un réel pour en saisir l’essence, alors Alain Gomis est un cinéaste absolu.
Dao met en regard deux rituels vécus par Gloria, femme originaire de Guinée-Bissau vivant en France : une cérémonie funéraire organisée en Guinée-Bissau quelques années après la mort de son père pour lui rendre un hommage collectif et une fête célébrant le mariage de sa fille, en France. Ces deux moments s’interpénètrent, à la fois par l’alternance des images et par une circulation des gestes, des affects et des présences, comme si les situations finissaient par se répondre à distance – certains personnages participant aux deux, d’autres à l’un seulement.
Ce que montre Dao – ou plutôt ce qu’il produit –, c’est moins un récit qu’un flux de vie se déployant dans un cadre qu'il déborde. Gomis laisse visiblement advenir ce qu’il n’a pas entièrement prévu, tout en l’ayant organisé… Ce miracle cinématographique tient aux choix esthétiques qui consistent à construire une pure fiction en la laissant dériver vers le réel, comme cela se passe dans une improvisation musicale à partir d'une partition écrite – et du reste, assez logiquement, les musiques du film s'inscrivent bien dans cette démarche. Ce n’est pas un réalisme, c’est un réel qui surgit du fictif et que saisit la caméra : les deux cérémonies sont fictives, simulées, comme le dit une actrice du film, mais elles sont finalement vécues par les protagonistes.
Cela est rendu possible par le dispositif que met en place Gomis, qui mêle des acteurs professionnels – et quels acteurs ! Entre autres les somptueux Samir Guesmi (qui a joué dans le premier film de Gomis, L’Afrance) et Thomas Ngijol – et des acteurs et actrices non professionnel·les. C’est le cas de la personnage principale, Gloria, jouée par Katy Correa, cousine d’Alain Gomis, initialement réticente à jouer, comme elle le dit dans le casting qu’elle a accepté de faire, casting filmé et introduit dans le film, qu’il ouvre.
Or c’est Gloria qui porte tout le film. Disons plus exactement que c’est le regard de Gloria qui fait le film – un regard respectueux de traditions auxquelles elle ne s’abandonne pas : ni l’animisme qui préside à la cérémonie funéraire, mais à laquelle elle participe très sérieusement, ni le mariage, auquel elle n’a jamais sacrifié, tout en organisant celui que sa fille a fait le choix de vivre avec l’ostentation traditionnelle des fêtes de mariage. Ce regard à la fois distant et impliqué – du reste différemment selon les cas : en Guinée-Bissau, elle ne connait rien au rituel qu’elle s’apprête à vivre, quand celui d’un mariage ne lui est pas étranger – devient la condition même de notre accès au film : nous ne sommes pas invités à comprendre, mais à nous tenir dans cet entredeux, à la fois dedans et dehors. Il y a là une forme d’égalité des positions : personne ne sait plus que les autres, ni le personnage, ni le cinéaste, ni le spectateur.
De fait, Gomis – comme on le comprend de ce qu'il dit dans le film même – ne dirige pas ses acteurices : il leur donne une direction, mais iels se dirigent tout·es seul·es, improvisant en fonction de ce qui les constitue. La caméra semble faire office de direction d’acteurices : car cette caméra regarde les personnes mises en scène et par là les fait vivre, les rend plus vivantes encore. C’est ainsi que le casting lui-même, au début du film, ou les propos des acteurices sur le film insérés en son sein, semblent eux-mêmes fictifs, comme tout ce qui se passe dans le film semble réel. Le film devient de fait un espace où le réel et le fictif semblent indiscernables.
Cette imbrication du fictif et du réel rejoint celle de l’implication et de la distance et cela se joue à tous les niveaux : de même que la conception du film intègre en partie le film lui-même, les rituels funéraire et matrimonial sont l’objet d’explications et de commentaires au moment même où ils se déroulent, comme si c’était bien, à l’instar d’un film, des moments à jouer. Aucun surplomb dans ce film – ni du réalisateur ni du spectateur : au contraire, une étrange et fascinante fabrique de l’égalité entre celles et ceux qui s’y trouvent impliqués. C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre le titre du film, emprunté au concept taoïste de dao, ce « mouvement perpétuel et circulaire, qui coule en toute chose et unit le monde », selon les termes mêmes de l’exergue du film. Moins une référence philosophique qu’une indication de forme : celle d’un film qui fait circuler plutôt qu’il ne démontre.
Aucun surplomb ethnographique, donc, aucun surplomb moral non plus : rien n’est expliqué ni imposé. Mais cette absence de surplomb n’est pas une neutralité, elle est une politique du regard : le film ne gomme ni les tensions familiales ni les fractures historiques, mais les laisse apparaitre sans les organiser en discours. Les circulations entre les personnes, entre les pays ne relèvent pas d’un idéal d’harmonie, mais d’une coexistence fragile, traversée par des héritages et des malentendus. Si Dao est politique, c’est qu’il se confronte aux discours qui rendent possibles encore à des personnes de se parler, alors que tant de choses devraient les séparer : la condition en est que l'histoire et sa violence encore actuelle ne soient pas niées.
Il fallait sans doute les 185 minutes que dure le film pour laisser s’installer cette fabrique… Oui, le film est long. Et lent. Mais cette durée est sa condition même : le temps n’y est pas un support du récit, mais sa matière première. Et, comme dans toutes les grandes œuvres, chaque moment semble s’imposer dans le film, rien ne semble pouvoir être retranché sans altérer ce qui s’y joue.
Plutôt que d’obéir à des formats imposés, que déplore Gomis dans un entretien sur France Culture à propos de Rewind & Play, son précédent film sur Thelonious Monk, Dao les dissout et propose, en acte, une autre manière de faire du cinéma : non pas organiser le réel, mais le laisser circuler.