Qui est ce vieil homme qui, à l'approche de la mort, n'a qu'une envie, s'amuser ? Manbei, ou Ozu lui-même, qui allait rendre l'âme un film et deux ans plus tard ? Il signera encore Le Goût du saké avant de s'éteindre. On peut penser qu'il a mis beaucoup de lui-même dans ce personnage fantasque, quasi clownesque, désireux de boire le nectar de la vie jusqu'au bout.

Manbei a laissé la brasserie de saké qu'il dirigeait aux bons soins de son gendre Hisao qui s'efforce de maintenir l'entreprise à flot, alors que "le grand capital l'emporte toujours", ainsi que le déplore l'une des filles de Manbei. Il a trois filles, qui incarnent trois situations sentimentales : l'aînée, Fumiko, est l'épouse de Hisao ; la seconde, Akiko, est veuve, hésitant à se remarier ; la troisième, Noriko, pense à chercher l'âme sœur. Deux prétendants ont approché la cadette et la benjamine, mais Akiko se trouve trop vieille pour repartir dans une aventure conjugale, quand Noriko en aime un autre... Tout cela ne préoccupe guère notre patriarche, occupé à renouer avec Tsune, une ancienne maîtresse.

L'amour ou le devoir, la question est au centre du cinéma d'Ozu, depuis Printemps tardif jusqu'à cet avant-dernier opus. Voyons comment se positionnent les trois sœurs à cet égard.

Akiko considère que rester seule conviendrait mieux à son jeune garçon. Il faut dire que l'homme qu'on lui a présenté, un industriel un peu lourdaud, n'est pas vraiment le genre de cette galeriste naguère mariée à un professeur d'université. Le célèbre sourire de l'incontournable Setsuko Hara exprime bien sa douce résignation. Mais Asako pense aussi que la jeunesse doit s'amuser, fumer et boire, sans quoi ce serait triste. Exactement ce que veut faire son père.

Sauf qu’à son âge c'est inconvenant, juge Fumiko qui n'hésite pas à dire son fait au pater familias, au grand dam de Hisao. Fumiko fait partie de ces femmes de caractère qu'a brossées Ozu tout au long de sa filmographie : on prépare son repas et son bain au père selon la tradition, certes, mais on n'hésite pas à lui dire ses quatre vérités, d'autant que la jeune femme garde encore le souvenir de l'incartade de Manbei, vécue douloureusement par sa défunte mère à l'époque. Fumiko se situe résolument du côté du devoir.

Noriko est indécise. On lui a présenté un beau parti, ce qui aiderait à la stabilité familiale. Mais elle est éprise de Tadashi, l'un de ses collègues sur le point de quitter Tokyo pour Osaka. L'attirance étant réciproque, on jure de s'écrire régulièrement. Elle finira par se décider à le rejoindre, faisant triompher les sentiments, avec l'approbation de sa grande sœur Asako. Comme son père, elle fera primer son envie sur le devoir.

Une quatrième fille vient compléter ce tableau : il s'agit de Yuriko, que Manbei aurait commise avec Tsune à l'époque - rien n'est sûr, tant la dame devait papillonner. Yuriko comme sa mère représentent la légèreté, ce qui convient bien mieux au vieil homme que l'ambiance régnant chez lui. Tout autant que retrouver une maîtresse, c'est donc respirer cet air-là qui motive Manbei. Puisque la superficialité est associée à la culture américaine, Yuriko sort avec un George puis avec un Harry, deux athlétiques expatriés. Ozu l'a voulue de surcroît vénale, avec un brin d'exagération : la jeune fille déplorant qu'elle n'aurait pas son vison devant Manbei qu'elle croit mort, c'est un peu too much. On dira de même du frère et de la soeur accourus au chevet de Manbei, totalement indifférents à ce qui advient au vieil homme, venus là uniquement pour respecter la bienséance. L'une des rares critiques qu'on adressera au film.

Le patriarche fait un premier malaise, qui met tout le monde en émoi. Mais il se remet vite et ne tarde pas à retourner auprès de Tsune, toujours d'attaque. La deuxième fois, chez Tsune, sera la bonne : Manbei aura réussi à finir sa vie dans l'atmosphère d'insouciance à laquelle il aspirait. Restera à conclure par l'une de ces scènes de funérailles qu'Ozu affectionne, commentée de loin par deux paysans, l'un d'entre eux étant incarné par l'inévitable Chishû Ryû.

Pour l'amoureux du cinéma d'Ozu, c'est un régal. On retrouve tout ce qui fait le style du si singulier réalisateur.

- Les références à l'Amérique, avec ces hauts tabourets sur lesquels on sirote un whisky ou une bière dans un bar, sur fond de jazz.

- L'attention portée aux couleurs : le marron, le bleu et le vert pâles dominent ici puisque le titre japonais fait référence à l'automne. Des touches de rouge s'imposent çà et là.

- La minutieuse composition des plans, toujours fixes, à hauteur de tatami : pièces géométriquement quadrillées, couloirs, enfilade de chaises...

- La synchronisation des mouvements, pour évoquer la proximité entre deux êtres, ici, à deux reprises lorsque Noriko et Asako se baissent et se redressent, et dans la scène entre Noriko et son amoureux, au moment de quitter un banc que l'on contemplera ensuite vide.

- Les regards caméras dans les dialogues entre les personnages, pour englober le spectateur dans l'action.

- Les fameux "plans oreillers", ici de buildings, de tonneaux à l'approche de la brasserie ou de nature lorsque toute la famille se déplace pour les obsèques.

- L'expression des sentiments via des images plutôt que par les dialogues : une tasse de thé ou une spirale anti moustiques laissés fumant annoncent l'attaque qui va mettre à terre Manbei ; des stèles sont montrées juste avant que Noriko soit montrée en pleurs.

- L'attention portée au son : une stridulation continue chez les Kohayagawa s'oppose à celle, discontinue, chez Tsune, comme si chez cette dernière le vieil homme échappait partiellement au poids de sa famille.

- Une troupe d'acteurs qu'on retrouve de film en film : en plus de ceux déjà cités, on voit passer Akira Takarada en Tadashi et Haruko Sugimura dans le rôle de la sœur de Manbei.

Comme tous les opus de la période colorée d'Ozu, celui-ci recèle quelques perles spécifiques.

- La scène de départ de Tadashi, avec une rangée de garçons et une autre de filles, qui lèvent leurs verres de façon synchronisée.

- La scène où Tadashi et Noriko sont sur un banc, d'abord captés de dos, à laquelle succède un plan de sièges vides dans un train.

- Deux effets comiques : alors que Hisao suit Manbei dans la rue, celui-ci se retourne, on croit que son suiveur va être repéré mais on découvre qu'il s'était caché (en fait, il était bel et bien découvert par un Manbei pas dupe...) ; à un moment, l'un des personnages parle de la "mousse qui a monté" en brandissant un verre de bière... avant d'évoquer celle qui envahit les toits.

- Une scène magistrale, celle du jeu de cache-cache : alors que son petit-fils lui a demandé de jouer, on voit Manbei qui essaie de se changer pour rejoindre à nouveau Tsune sans être vu de Fumiko : c'est avec sa fille qu'il joue, en un ballet savoureux.

- Enfin, la très belle séquence finale, avec la fumée qui sort du four crématoire et les corbeaux perchés sur les tombes, alors que la rivière où travaillent les deux paysans continue de s'écouler tranquillement.

Peut-être Ozu pensait-il signer là son dernier film ? Davantage que Le goût du saké, ce Dernier caprice a un parfum testamentaire. Avec son Dodes'kaden, autre clin d'oeil à l'enfance doublé d'une réflexion sur la mort, Kurosawa lui répondra brillamment, sans pour autant, lui, se trouver aussi proche de la fin de sa carrière.

7,5

Jduvi
8
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le 30 juin 2025

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Jduvi

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