En 2010, Kevin Feige, architecte du Marvel Cinematic Universe (MCU), annonce être en développement sur un film centré sur le personnage de Doctor Strange. À cette époque, le MCU n’en est encore qu’à sa Phase I, et le MCU adopte une stratégie de planification à très long terme. Doctor Strange est alors présenté comme un personnage majeur, destiné à jouer un rôle important dans l’avenir de la franchise, notamment lors de la Phase III. Le projet s’inscrit donc dans une vision globale de l’univers partagé, où chaque film prépare les suivants. Pour poser les bases du long-métrage, Feige engage les scénaristes Thomas Dean Donnelly et Joshua Oppenheimer, chargés de développer une première version du scénario et d’adapter l’univers mystique du personnage à l’esthétique et aux codes du MCU.
En 2014, Scott Derrickson est engagé à la réalisation par MARVEL. Ce choix est perçu comme audacieux, voire surprenant, car Derrickson s’est surtout illustré dans le cinéma d’horreur. Cependant, cette décision reflète la volonté de MARVEL de donner une identité visuelle et tonale spécifique au film, notamment pour explorer les dimensions mystiques, surnaturelles et psychédéliques propres à l’univers de Doctor Strange.
Une fois attaché au projet, Scott Derrickson ne se contente pas de la mise en scène : il participe activement à la réécriture du scénario afin d’aligner le film avec sa vision artistique. Il collabore pour cela avec le scénariste Jon Spaihts. Ensemble, ils cherchent à équilibrer l’origin story classique exigée par le MCU avec une approche plus sombre et spirituelle, tout en rendant accessibles au grand public des concepts complexes comme la magie, les dimensions alternatives et l’élévation spirituelle.
Doctor Strange est positionné comme le deuxième film de la Phase III du MCU, juste après Captain America : Civil War. Après ce film événement, marqué par l’affrontement de nombreux super-héros et des enjeux politiques majeurs, le film apparaît comme un projet plus contenu et introspectif. Il revient à une structure familière du MCU : celle de l’origin story, très utilisée dans les premières phases de la franchise. Le film joue ainsi le rôle d’une transition, une forme d’accalmie narrative, tout en introduisant un pan totalement inédit de l’univers MARVEL : la magie et le multivers.
En 2016, Doctor Strange sort finalement en salles et marque l’entrée officielle du Doctor Strange dans le MCU en ouvrant la voie à de nouvelles possibilités narratives, notamment autour du multivers et des dimensions parallèles.
En découvrant le film, j’ai eu le sentiment d’assister à un film oscillant constamment entre deux extrêmes : la routine et la démesure. D’un côté, le long-métrage reprend des éléments devenus presque mécaniques dans le MCU : l’origin story classique, le héros arrogant qui doit apprendre l’humilité, les traits d’humour omniprésents et parfois prévisibles. De l’autre, le film se distingue par des scènes d’action d’une ampleur visuelle impressionnante. L’utilisation de la magie et des arts mystiques permet une mise en scène stylisée, inventive et parfois réellement spectaculaire, notamment dans la manipulation de l’espace et des dimensions. Ce va-et-vient permanent entre familiarité et excès visuel donne au film un rythme étrange, comme s’il hésitait sans cesse entre confort narratif et ambition formelle.
Le personnage de Stephen Strange m’est apparu comme une variation à peine déguisée de Tony Stark. Son parcours narratif suit un schéma déjà largement exploité dans le MCU : un homme brillant mais arrogant, à l’ego sur-dimensionné, qui se croit au-dessus des autres, avant d’être confronté à une chute brutale. Progressivement, il devient un personnage plus posé, sûr de lui, impressionnant pour ses pairs, puis finalement un super-héros altruiste prêt à se sacrifier pour le bien commun. Cette trajectoire, bien que fonctionnelle, donne une impression de déjà-vu et limite la singularité du personnage. Là où Doctor Strange aurait pu se distinguer radicalement par sa dimension spirituelle et philosophique, il reste souvent enfermé dans une structure dramatique familière.
Le duo formé par Doctor Strange et sa cape de lévitation m’a paru particulièrement pénible par moments. Le film abuse déjà largement de l’humour typique du MCU, multipliant les vannes parfois au détriment de la tension dramatique. L’anthropomorphisation de la cape, qui agit comme un sidekick comique, en rajoute une couche inutile. À force de chercher le gag, le film finit par désamorcer certaines scènes qui auraient gagné à être plus sérieuses ou mystérieuses. Cette surenchère humoristique donne presque envie de voir le personnage évoluer sans cet accessoire devenu envahissant.
Benedict Cumberbatch s’impose comme un choix de casting évident et quasiment indiscutable. Physiquement, par sa prestance, sa posture et sa gestuelle, il correspond parfaitement à l’image que l’on se fait de Doctor Strange. Son jeu, à la fois arrogant, froid et progressivement plus humain, permet d’ancrer le personnage dans une crédibilité émotionnelle. Il parvient à incarner l’intellect, la rigueur et la complexité du héros, tout en rendant crédible son évolution. Il est difficile d’imaginer un autre acteur dans ce rôle tant il semble s’y fondre naturellement.
Mads Mikkelsen, acteur que j’apprécie particulièrement, incarne Kaecilius, l’antagoniste du film. Si le personnage bénéficie indéniablement du charisme et de la présence magnétique de l’acteur, il souffre d’une écriture très pauvre. Kaecilius reste un vilain générique, motivé par une volonté de destruction du monde ou de transformation radicale de la réalité, sans réelle profondeur psychologique. Le film ne prend jamais le temps de développer ses motivations ou son rapport au monde. C’est d’autant plus frustrant que Mikkelsen est un acteur capable d’une grande subtilité, ici largement sous-exploité au profit d’un antagoniste oubliable.
Tilda Swinton, Chiwetel Ejiofor et Benedict Wong complètent le casting en incarnant les figures majeures des arts mystiques. Tous trois remplissent efficacement leur rôle et apportent une certaine crédibilité à l’univers magique du film. Le passage à Kamar-Taj est visuellement plaisant et permet d’introduire les règles de cet univers. Cependant, cette partie du film rappelle fortement les récits d’apprentissage déjà vus dans d’autres origin stories du MCU. L’entraînement, le mentor ambigu, les rivalités internes : autant d’éléments familiers qui témoignent d’une méthode MARVEL bien rodée, mais peu surprenante.
Stan Lee apparaît dans un caméo discret, devenu presque un passage obligé dans les films MARVEL (ainsi que Chris Hemsworth dans le rôle de Thor dans la scène post-générique).
Les scènes d’action constituent clairement l’un des points forts du film. L’utilisation des arts mystiques permet des combats visuellement inventifs, jouant avec l’architecture, la gravité et la perception du réel. Ces séquences apportent un véritable souffle de fraîcheur au MCU, souvent critiqué pour la monotonie de ses affrontements. Elles rendent le film particulièrement plaisant dans les moments où l’origin story tend à s’essouffler et à devenir trop prévisible.
La composition de Michael Giacchino m’a semblé étonnamment fade. Aucun thème musical ne se détache réellement, et Doctor Strange ne bénéficie pas d’une identité sonore forte. J’ai presque cru à un moment marquant lorsque le héros enfile la cape pour la première fois, mais la musique ne parvient jamais à véritablement galvaniser la scène. Dans un film aussi visuellement ambitieux, cette absence de thème mémorable est regrettable, tant une bande originale marquante aurait pu renforcer l’impact émotionnel et épique du personnage.
Doctor Strange est un film paradoxal, pris entre la routine narrative du MCU et une ambition visuelle réelle. S’il introduit avec succès un nouvel univers esthétique et des scènes d’action innovantes, il peine à se détacher des schémas déjà vus, que ce soit dans l’écriture de son héros ou de son antagoniste. Porté par un casting solide, en particulier Benedict Cumberbatch, le film reste agréable mais frustrant, laissant l’impression qu’il aurait pu aller beaucoup plus loin s’il avait osé rompre davantage avec la formule MARVEL.