Eddington
6.2
Eddington

Film de Ari Aster (2025)

Je suis de ceux qui ont aimé "Beau is Afraid", malgré sa longueur, malgré son final psychanalytique interminable. Ari Aster est l'un des rares cinéastes qui donne un sens à l'expression "cauchemar éveillé", et moi ça me parle.

C'est un peu refroidi par la tiédeur de son accueil à Cannes que je suis allé voir "Eddington", vendu comme un western satirique des Etats-Unis de Trump.


La première partie du film m'a agréablement surpris.

"Eddington" chronique les tensions au sein d'une petite communauté du Nouveau-Mexique en plein début de pandémie de Covid-19. Joaquin Phoenix est un shérif frustré dans sa vie professionnelle et privée qui décide sur un coup de tête de se présenter à la mairie contre l'actuel maire, joué par Pedro Pascal.

"Confusion" semble être le maître mot du film et, en cela, "Eddington" prend presque la tournure d'une expérience sociologique : dans une petite ville d'un pays historiquement divisé, injectez des images et des informations du monde extérieur, ajoutez des frustrations et des griefs interpersonnels, secouez le tout et attendez.

Ari Aster est assez malin pour ne pas se moquer des idées défendues par les personnages, mais de la facilité avec laquelle ces derniers adhèrent à tout ce qui pourrait donner un sens à la misère de leur vie ou simplement servir leurs besoins immédiats : la belle-mère complotiste jusqu'au bout des ongles, qui entraine sa fille traumatisée et malheureuse avec elle, les adolescents qui se découvrent féministes et antiracistes par intérêt sexuel.

Toutes les paroles se valent, la vérité et les convictions n'ont plus leur place dans les Etats-Unis post-Trump.

Le personnage de Phoenix, aussi con soit-il, est tout de même assez attachant (du moins avant la deuxième moitié du film). Le fait que la seule sympathie d'un concitoyen dont il a pris la défense (dans son refus de porter le maque) le motive à se lancer dans une campagne politique montre bien son profond désespoir et l'absence de reconnaissance et d'amour dans tous les domaines de sa vie.

Son épouse, incarnée par Emma Stone, est également touchante dans son burn-out existentiel permanent, que l'on soupçonne lié à des traumatismes passés (la suite nous donnera raison, pour le pire).

Toutefois, plusieurs indices nous suggèrent la méfiance.

Ari Aster est un excellent technicien. il a cette manière unique d'instaurer une tension insupportable dans un plan, par sa longueur, par des mouvements de caméra peu conventionnels. Et dès le début du film, il veut faire planer un malaise quasi-constant. Sauf que tout n'a pas vocation à être filmé comme un film d'horreur. En insistant sur l'inconfort des personnages, la tension des situations, Aster ne laisse que peu de places aux actrices et acteurs pour composer, aux personnages pour exister, et au discours politique pour se déployer intelligemment.

La réalisation nous rappelle en permanence que nous sommes sur une poudrière prête à s'allumer. Et ça ne rate pas.

Comme dan "Beau is Afraid", Aster écrit la deuxième moitié de son film comme une longue, violente et sanglante descente aux enfers.

Enlisé dans sa bêtise, ses mensonges, son populisme, le shérif finit par commettre l'irréparable. Tout s'enchaîne et dégringole, comme les malheureux bisons de l'affiche.

Et le film s'alourdit. Racisme au sein de la police, rapport aux natifs Américains, nationalisme blanc, attentats antifa (????), se télescopent dans une interminable fusillade qui rappelle plus Call of Duty que les frères Coen.

D'un film sur la confusion, Eddington devient un films confus, particulièrement politiquement.

Les "extrêmes" sont renvoyés dos à dos, le meurtrier Trumpiste s'oppose à une horde d'antifas cagoulés et surarmés.

J'ai lu des choses sur ce point précis. Ces "antifas" qui arrivent à Eddington en jet ne seraient que des pantins d'une corporation ou de l'extrême droite. On dit aussi qu'ils pourraient être le fruit de la paranoïa du protagoniste, de la paranoïa globale des MAGA.

Il n'en reste pas moins qu'en termes de dramaturgie, c'est un Deus Ex Machina qui détruit toute la tension créée jusqu'alors, rabat toutes les cartes et sape tous les efforts d'écriture.

Plus grave, on sort de la salle avec un goût amer en bouche. Finalement, Ari Aster a aussi cédé au cynisme et semble nous crier "de toute façon tout ça est complètement vain et finira dans le chaos".

L'épilogue qui voit la belle-mère complotiste, devenir mairesse exécutive de la ville, pactiser avec les entreprises de la tech comme le faisait l'ancien maire démocrate, semble nous dire "Vous voyez ? Il n'y a plus d'idéaux, tous pourris et corrompus une fois aux affaires." Le dernier plan est d'ailleurs celui de ce nouveau centre de recherches sur l'IA, finalement implanté dans la commune. Pourquoi pas ? C'est assez raccord avec les prémices du film.

Mais voir cette conclusion après le déluge de feu, d'hémoglobine et de non-sens dont on sort a quelque chose de dérangeant. Comme s'il fallait encore donner dans cet espèce de nihilisme bizarre et confus aux relents complotistes.

Déception, donc.

"Eddington" n'aura donc jamais été un film politique ? Les Etats-Unis de Trump n'auront été qu'un prétexte à un grand spectacle pyrotechnique sanglant (qui voudrait avoir le rythme et la tenue du final de "Once Upon a Time in Hollywood" de Tarantino). Et quand je dis "film politique", je ne parle pas d'un film qui défendrait ouvertement des idéaux, mais d'un film qui s'intéresserait sincèrement aux mécanismes de la peur, du rejet, du complotisme.


"Eddington" m'a d'abord charmé par son écriture, son ambition et l'importance qu'il semblait accorder à ses personnages. C'est dubitatif (mais diverti) que je quitte la salle.

Créée

le 21 juil. 2025

Critique lue 32 fois

Mr_Step

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