Eddington
6.2
Eddington

Film de Ari Aster (2025)

Support: 4K Bluray UltraHD


Deux films d’horreur rentrés dans mon panthéon (Hereditary, Midsommar) et une psychanalyse qui m’a plus que décontenancé (Beau is Afraid) ont suffit pour catapulter Ari Aster en tête des jeunes réalisateurs les plus intéressants en activité. Si son dernier film m’avait laissé sur le carreau, j’espérais bien qu’il retournerait à un cinéma (beaucoup) moins cloisonné pour nous proposer du neuf. Les retours à la sortie en salle d’Eddington m’ont fait douter, pensant qu’il était à nouveau allé trop loin.


Je suis donc étonné de voir à quel point j’ai découvert un film plutôt “normal” dans sa structure et ses thématiques. Un western qui rapporte tout son discours sociologique au genre américain par excellence, une satire inquiétante et inquiète, pince sans rire, loin des excès outranciers volontaires de One Battle After Another ou de la relative sagesse de The Running Man.


Eddington est ainsi le portrait d’une Amérique dans toute la complexité de ses tensions, ses scissions et son inéluctable éclatement sous l’effet d’une réduction de la vaste toile des enjeux sociétaux à un bipartisme primaire qui force la prise de position manichéenne : les blancs contre les personnes de couleurs, les porteurs de masque contre ceux qui refusent, les républicains contre les démocrates… S’il y a désaccord, alors tu es l’ennemi à abattre.


C’est un microcosme qui se fait miroir du pays, une chambre de test qui fait entrer en résonance les individualités dans les problématiques plus larges qui déchire cette société américaine. L’ironie veut que le lieu de tournage, une ville paumée du Nouveau-Mexique, réponde au doux nom de Truth-or-Consequences. Les falsificateurs de vérité, de l’acabit de ceux qui prétendent ne pas pouvoir supporter le port du masque, se prennent un juste retour de bâton conséquentiel.


Les rares lueurs de vérités qui percent dans le récit, réfutent ce bipartisme et sont faites de gris, mais sont à leur tour exploitées par un gourou de l’ère moderne qui extirpe de la moindre indécision face au camp à choisir une spirale infernale dans laquelle engouffrer les plus fragilisés, tels ces influenceurs de réseaux sociaux qui jouent le jeu du plus offrant au détriment de leur followers.


A part peut-être Laura (Emma Stone), victime manipulée par toutes les personnes qu’elle croise, aucun des personnages n’est sauvable, chacun cachant l’égoïsme de ses ambitions derrière une vertu ostentatoire de mauvaise facture qui ne fait qu’envenimer la situation jusqu’au point de non retour. Les convictions idéologiques ne sont donc que de l'apparat, elles sont les effets collatéraux des réels motifs d’action, et cette dissonance entre chacun des individus présentés ne peut mener qu’à une explosion de violence. Une violence anti-cathartique, anti-spectaculaire et grotesque qui dans tension sourde qui répond à la montée malsaine de la folie de Joe (et plus largement de la communauté) sur les 2h30 du film.


Aster multiplie les conclusions pour un effet boule de neige qui n’en finit pas de tout ravager sur son passage, jusqu’à cette ultime fin qui ne fait qu'annoncer la poursuite des hostilités. Il n’y a pas de résolution des problématiques américaines à l’horizon. La seule histoire qui prévale dans ces enchaînements absurdes, c’est celle de la victoire de la big tech, indifférente aux dégâts passés et futurs, et trouvant toujours des alliances par connivence pour mener à bien ses projets. L’argent n’a pas d’odeur.


Le cinéaste livre ainsi le portrait le plus précis, le plus noir et le plus réaliste de l’Amérique contemporaine qu’il m’ait été donné de contempler. Un merdier sans issue où plus personne ne sait réellement ce pour quoi il se bat, et se contente d’aligner les silhouettes ennemies dans le viseur de sa sulfateuse.


Créée

le 9 déc. 2025

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Frakkazak

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3

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