Eddington
6.2
Eddington

Film de Ari Aster (2025)

La première heure d'Eddington peut se faire taxer, au choix, de réactionnaire ou de fasciste, boucliers chéris des offensés de gauche.


La deuxième heure d'Eddington peut se faire taxer, au choix, de woke ou de bienpensante, boucliers chéris des offensés de droite.


La première heure est la plus drôle car on y rit d'a peu près tout ce dont on ne pouvait pas rire méchamment, au cinéma, depuis cinq ans : Black Lives Matter et l'autoflagellation des Blancs. C'est une audace dont seule South Park avait le privilège.


La deuxième heure paraîtra plus convenue car elle aurait été subversive dans les années 1960 ou 70, peu après la fin de la ségrégation, lorsque cette plaie entre Blancs et non-Blancs était encore ouverte. Toute comédie est tributaire de son époque.


Dans les années 1970 en France, pour être poil-à-gratter, fallait clasher le beauf Français comme l'a fait Yves Boisset dans Dupont Lajoie. On sortait de la guerre d'Algérie, il était commun de se méfier du Maghrebin moyen, des fois qu'on tombe sur un ancien du FLN. Rentrer dans le lard du visage pâle, rire de sa méfiance envers les peaux foncées, c'était couillu car on sortait d'un conflit.


En 2025, ça n'a plus grand chose de subversif d'aller moquer ces gens. Ils se déplacent en masse pour voir Camping, Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ? et consorts, satisfaits d'aller rire de leur cousin, de leur épouse et d'eux-mêmes. En revanche, rigoler des militants BLM dans un film américain, c'est aussi dingue que si le cinéma français sortait une comédie sur Adama Traoré à Noël. Venant d'Ari Aster, c'est d'autant plus dôle, car le mec n'a jamais abordé l'actualité.


Pour résumer, l'étudiante en cinéma qui parlait de "psychophobie" au sujet de Midsommar pourra se sentir micro-agressée par la première moitié d'Eddington, tandis que le type qui arbore sa casquette MAGA du matin au soit hurlera à la propagande gauchiste lorsqu'il découvrira la seconde moitié.


Tout ce beau monde me fatigue prodigieusement. On a tous nos opinions, mais l'enfer sur Terre, c'est d'être entouré de gens pour qui l'art doit constamment caresser leurs opinions politiques dans le sens du poil. Ces tristes sires qui ne vivent que par la fibre électorale, on en connaît tous.


Côté droite, ce sont les mascus qui citent la red pill de Matrix H24 mais ne verront jamais Sense 8 parce que c'est trop gay pour eux. Côté gauche, ce sont les thésards qui s'extasient devant Sense 8 alors qu'ils n'en avaient rien à cirer du travail des Wachowski avant qu'elles ne rendent publique leur transition.


Les uns comme les autres méritent une torgnole. Eddington la leur met, car il reflète un temps mort civilisationnel. Après un récit maladivement introspectif, Beau is Afraid, je m'attendais à ce que Aster continue à parler de lui, certainement pas à ce qu'il parle de nous. Le saut est stupéfiant.


Aster, d'habitude, brille en s'éloignant de l'actualité. Hérédité, Midsommar et Beau is Afraid ne s'inscrivent dans aucun contexte social, leurs histoires nous éloignent pas à pas du monde réel. Eddington, lui, se coltine le réel. COVID, confinement, masques, réseaux sociaux. Malin, il raconte les marges : quels sens ont les mesures sanitaires, dans un petit bourg ? Comment le virus peut-il atteindre ce coin du monde ?


Il l'atteint par l'information. Eddington parle de la pandémie, mais vous n'y verrez pas une seule personne contaminée. Les seuls virus qui circulent sont médiatiques. Vendre le long-métrage sur le scrolling nocturne de Joaquin Phénix, c'était parfait. Eddington ne parle que de ça, l'influence extérieure. La belle-mère est en cela formidable. C'est la plus âgée, et pourtant la plus connectée. Un mauvais film l'aurait humiliée via un autre personnage, plus jeune, qui lui balance un minable "Ok boomer".


Il n'en est rien. Au contraire, elle a une vraie place. Elle n'est pas plus conne qu'un autre. Faut dire que les imbéciles, Eddington en compte un paquet. Le maire incarné par Pedro Pascal, quand tu vois ses spots publicitaires, tu te dis qu'il a un ou deux neurones de plus que Joaquin le sheriff, mais vraiment pas davantage. C'est un imbécile qui a réussi grâce à ses imbéciles d'administrés.


Malgré cette amusante rivalité façon Don Camillo entre maire et sheriff, Eddington, comme tous les films de Ari Aster, est un voyage vers l'immobilité.


Le héros masculin de Hérédité finit hagard, prostré, physiquement inerte. Le dernier personnage masculin de Midsommar finit paralysé dans son costume d'ours. Dans l'épilogue de Beau is Afraid, le héros n'est ni possédé ni drogué, pourtant il finit lui aussi immobile, figé tout au long du générique de fin.


Sans spoiler, la dernière partie d'Eddington poursuit cette thématique. Un personnage essentiel du récit y est immobilisé, prisonnier de lui-même. Cet épilogue cruel élève le débat des deux premières parties, que j'ai caricaturées façon droitard/gaucho. Eddington fait le pari de chercher du narratif dans la cacophonie du monde moderne, où les opinions s'empilent et s'annulent, de jour comme de nuit.


Persuader le chaland que son avis à de l'importance, c'est le meilleur moyen de le tenir en laisse. L'annonce récente, par François Bayrou, de la suppression de deux jours fériés est une habile manoeuvre. On donne au peuple l'envie de tout bloquer, ainsi on lui donne l'occasion de se défouler au retour de vacances.


Il y a une solution plus simple pour envoyer le gouvernement se faire voir : ne pas aller travailler lors de ces deux jours. Renoncer à de l'argent pour préserver du temps libre, soit le cauchemar absolu du capital. Le patron n'a pas à vous payer, donc il n'y perd rien. L'Etat n'a pas à vous indemniser, donc il y gagne. Vous, en bout de chaîne alimentaire, êtes contraint de choisir entre votre temps et votre argent mais si vous privilégiez le premier au second, vous y gagnez.


Au lieu de ça, on va sûrement manifester des jours entiers, sacrifier des heures et des heures sur les ronds points, renfiler nos gilets jaunes et fabriquer gratuitement un spectacle médiatique que même le dernier des officiers de police de province pourra regarder sur son smartphone dernier cri, le soir venu. Eddington, disais-je, fait le pari de chercher du narratif dans tout ce bordel, de traquer du sens dans ce flux d'opinions où l'on réagit davantage que l'on agit.


C'est là toute toute sa valeur cinématographique. Le film est jouissif car il met notre époque sur pause, chose impensable pour nos cerveaux défoncés par quinze ans d'applis. L'épilogue, glaçant, où surgit l'immobilité physique chère à Aster, est aussi le moment où l'image verticale du smartphone, tenue à bout de bras, étale toute sa laideur au beau milieu du format 1.85 travaillé par le chef opérateur Darius Khondji. Au passage, ce dernier démontre une fois de plus sa versatilité, lui qui jouait de teintes ternes dans le tout récent Mickey 17 mais s'aventure ici dans une gamme de couleurs bien plus chaleureuse.


En s'attaquant au monde réel, Ari Aster persiste à créer de terrifiantes zones d'ombre, comme ces extrémistes encagoulés et surarmés qui surgissent dans le récit à la faveur d'un superbe travelling avant, au sein d'un avion en plein vol. Enrobés de confinement, d'écrans et de désinformation, on oublie ce que ça fait de dire les choses en face. Ce récit nous le rappelle avec une douce absurdité.


Le récent The Phoenician Scheme, assez mal accueilli, était rafraîchissant car, pour la première fois, le personnage central d'un Wes Anderson n'était pas net. Après Hérédité, Midsommar et Beau is Afraid, trois descentes aux enfers dont les personnages sont des victimes dépassées par les événements, Ari Aster s'intéresse à son tour à un héros très douteux, et cette fois proactif dans sa déchéance.


Eddington, c'est l'histoire d'un type qui a ouvert sa gueule au mauvais moment, devant la mauvaise caméra, et s'en va résoudre le problème planqué comme un lâche, dans la nuit, perché sur une crête. Il est le produit, armé et officiel, de cette même époque dont les ados lisent à l'arrache le résumé wiki d'un bouquin militant pour aller draguer une meuf qui tient l'ouvrage dans ses bras.


Du vite fait, pourvu que ça marche dans l'instant. Du vent et encore du vent. On risque sa vie, mais avec un flingue dans une main et le smartphone dans l'autre. On les tient aussi mal l'un que l'autre, mais c'est pas grave, tant qu'on est assez vus. La scène, très brève, est déprimante. Le long-métrage tire parti de l'imagerie qu'il dégomme.


En évoquant le COVID, le film parle de M. et Mme tout-le-monde, gardiens de l'ordre comme manifestants BLM, riant à pleins poumons de voir un flic noir invectivé par de jeunes militants antiracistes soudain prompts à réduire un être humain à sa couleur de peau, et riant, plus loin, toujours à pleins poumons, d'un sheriff qu'on prenait pour le John Wayne droit dans ses bottes de Rio Bravo, et qui se révèle le pire des cafards, raciste par commodité, parce que c'est la plus facile des solutions, là, dans l'instant.


Ari Aster, en auscultant son époque, a mis le doigt sur ce qui sonne creux. On quitte le bourg sur un visage abîmé, marqué, fantôme d'une époque sitôt achevée, sitôt scrollée, lorsque les masques (chirurgicaux) tombent.

Fritz_the_Cat
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le 3 août 2025

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Fritz_the_Cat

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