Eddington
6.2
Eddington

Film de Ari Aster (2025)

Bienvenue sur Ciné-Sophia, là où le pop-corn a un arrière-goût d'existentialisme et où l'on prend les farces macabres très au sérieux. Pour notre session du jour, nous posons nos valises à Eddington, Nouveau-Mexique, le dernier terrain de jeu d’Ari Aster. Entre une pandémie mondiale, un shérif asthmatique en guerre contre les masques (Joaquin Phoenix) et un maire adepte de la tech (Pedro Pascal), Aster nous offre un joyeux jeu de massacre.

Avec Eddington, Ari Aster a abandonné les cultes suédois et les névroses œdipiennes pour s'attaquer au véritable fléau de notre siècle : le confinement de mai 2020 et la politique de clocher.

En transformant un obscur patelin du Nouveau-Mexique en théâtre d'une guerre civile pour cause d'élection municipale, Aster fait exactement ce qu’on attend de lui : il nous plonge dans un inconfort total, mais cette fois, avec une bonne dose de cynisme politique.

Entrons dans le vif du sujet avec Immanuel Kant. Le philosophe de Königsberg nous expliquait sagement que pour agir moralement, il fallait universaliser sa maxime. En gros : « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle ».

Appliquons cela au Shérif Joe Cross, asthmatique de son état et rebelle du postillon.

Lorsque Joe refuse de porter son masque chirurgical parce qu'il « l'empêche de respirer », il applique une maxime purement individualiste. Si tout le monde faisait comme Joe, l'humanité s'éteindrait dans un concert de toux généralisée. Kant, confiné dans son bureau en Prusse, aurait probablement envoyé le shérif en garde à vue pour faute logique majeure.

Mais à Eddington, la rationalité kantienne s'effondre face à l'absurdité du réel. La loi morale est remplacée par la panique hygiéniste et les guerres de tranchées sur les réseaux sociaux.

La quête de vertu de Joe Cross vire rapidement au carnage, prouvant une fois de plus que l'enfer est pavé de bonnes intentions individuelles… et de snipers sur les toits.

Face au Shérif, nous avons le Maire Ted Garcia, incarnation parfaite du cynisme moderne. Pendant que la population s'étripe pour savoir s'il faut dégonfler les pneus de la police ou embrasser le mouvement BLM pour séduire la jolie Sarah, Ted, lui, négocie l’implantation d’une ferme de serveurs géante et d'un centre d'IA au milieu du désert.

Ici, c'est Thomas Hobbes qui s'invite au comptoir du bar de Ted. Pour Hobbes, l'être humain à l'état de nature est un loup pour l'homme, et seul un État fort (le Léviathan) peut empêcher une guerre de tous contre tous.

Sauf qu'à Eddington, le Léviathan n'a pas les traits d'un roi souverain, mais ceux d'un algorithme gourmand en eau en pleine période de sécheresse.

L'ordre social n'est plus maintenu par le contrat, mais par la promesse de la 5G et du profit technologique.

Le cynisme politique atteint son paroxysme : le maire ne cherche pas à sauver les âmes de ses administrés, il cherche à monétiser leur hystérie collective.

Entre un shérif qui finit par liquider ses opposants sous prétexte de « sauver la ville » et des adolescents qui s'improvisent porte-paroles de causes sociales uniquement pour tromper l'ennui colonial de leur libido, Eddington est une brillante étude de la régression.

Ari Aster nous rappelle, avec la délicatesse d'un coup de fusil à pompe en plein après-midi de canicule, ce que Albert Camus écrivait dans Le Mythe de Sisyphe : l'absurde naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde.

À Eddington, le monde ne se contente pas de se taire : il porte un masque sous le menton, vous tire dessus depuis sa véranda et enterre des corps en scred en attendant les résultats du premier tour.

Un chef-d'œuvre de misanthropie joviale.


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le 12 juil. 2026

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