Le fruit de la jouissance
J'ai cru comprendre qu'il existait à ce jour 3 versions du film: la version d'origine (et certainement introuvable) d'un cut 1h50; une version de 1h30 (faite juste après les premières critiques de la première version); et un cut datant des années 90 avec un nouveau montage et un nouveau mixage. Je pense, d'après ce qui est dit dans les bonus que c'est la dernière version que j'ai pu voir.
Eraserhead c'est un film assez étrange. Personnellement, en une vision comme ça je n'ai pas compris grand chose. En lisant ci et là des articles ou critiques, j'ai été vaguement éclairé, mais le film reste un grand mystère et c'est certainement ce qui fait son aura. Alors, recette facile où on prend les gens pour des cons ou véritable chef d'oeuvre? je n'irai ni dans l'un ni dans l'autre. Le film est plus bon que mauvais, et reste accessible malgré un statut expérimental, ce qui est très bien, mais n'est pas pour autant dénué de défauts.
La photographie est superbe. Il y a plus de noir que de blanc, mais ça n'empêche pas des compositions léchées et un chouette jeu de lumière (on regrette d'autant plus l'affirmation récente de David Lynch comme quoi il était heureux des caméras numériques bon marché car il n'est plus nécessaire d'installer la lumière avec elles...). Le son est certainement plus expérimental que l'image, mais fonctionne. Je serai curieux d'entendre quels étaient les bruits d'origine. Les effets spéciaux sont visqueux mais réussis. Le bébé est terrifiant. J'aime sa façon de bouger.
Ce que je reprocherai, c'est la longueur. Je me dis : ouf ce n'est pas le premier cut que je regarde! Mais quand même, il y a trop de plan où il ne se passe rien. alors oui ça permet de faire passer un univers décalé et ça peut parfois devenir rigolo... mais parfois c'est juste interminablement long.
Au final, tout est glauque dans ce film, l'ambiance y est vraiment angoissante; mais ce qui est percutant , c'est que c'est la mise en scène dans sa globalité qu'il faut saluer à cet effet: depuis les postes techniques jusqu'aux postes artistiques (le jeu d'acteur est étrange); depuis la pré prod jusqu'à la post prod. TOUT est pensé pour être glauque.
Autre phénomène amusant, c'est que l'on peut retrouver tout ce qui a fait jusque là (ses deux courts métrages précédents) et ce qui fera par après le cinéma de Lynch, aussi bien courts que longs. Je pense notamment à ses expérimentations (rabbits, dumbland) mais aussi à ses films les plus connus (ce soucis de film/rêve dans Lost Highway ou Mullholand Drive). En fait on pourrait dire que David Lynch se répète dans son oeuvre. Mais bon ça ne me dérange pas dans le sens où je ne regarde pas souvent ses films de toutes façons... mais il est vrai que Inland Empire m'a passionné dans la première heure et ennuyé dans les deux dernières....
Enfin je dirai que ce film ressemble curieusement à de la BD underground dans son ton décalé et surréaliste. Aujourd'hui encore beaucoup de bandes dessinées semblent marquer une filiation avec le film. Au final, je pense que cette oeuvre aurait été plus riche en BD: l'auteur aurait pu y ajouter autant de séquences folles qu'il le désire, ce médium ayant l'avantage d'autoriser son lecteur a faire une pause à n'importe quel instant: les soucis de rythme sont donc différents.
Bref, Eraserhead est un film étrnage qui transporte son spectateur dans un univers parallèle. je ne pense pas que l'intérêt réside en une compréhension du film (je parie d'ailleurs que les critiques ont interprêté plus que le réalisateur ne l'aurait souhaité) mais simplement en ce voyage. Je pense que j'aurais préféré que ce soit une BD plutôt qu'un film pour une raison de mystère et de rythme. Le film a tout de même le mérite de mettre mal à l'aise plus qu'une BD ne l'aurait pu avec ce nouveau né hideux. Un film donc à découvrir pour les amateurs d'expérimentations.