Avec Weapons, Zach Cregger tisse un récit labyrinthique aux perspectives multiples. Le film se présente comme un chœur dissonant : les chemins s’entrecroisent, se répètent, se corrigent, rejouant les mêmes instants sous différents angles , comme si la réalité elle-même hésitait sur sa version. On avance dans ce récit, prisonnier des fragments de vie de personnages touchés ou obnubilés par la vérité. Le procédé est certes déjà vu et ici bien pratique pour nous amener à la réponse de tout ceci, mais il fonctionne.
Difficile de saisir le genre du film au début tant il glisse sous les doigts. La scène d'ouverture elle même est déstabilisante par la musique presque libératoire qui accompagne la course nocturne de ces enfants. Puis, on navigue entre enquête, thriller, et — sans prévenir — horreur pure, celle d'une efficacité redoutable qui s’invite sans musique annonciatrice, sans alerte, par une simple maîtrise du rythme et de l'image. Parfois, Cregger use de ficelles simples — les rêves des personnages ouvrant des brèches — mais il le fait avec une intelligence visuelle à vous filer la chaire de poule. Les champs et les hors-champs deviennent par moment ses complices, laissant le vide travailler notre imagination, et certains plans, d’une brutalité glaciale, restent plantés dans la mémoire comme des échardes.
Ce théâtre de l’horreur ne se joue pas en vase clos. Cregger choisit la banlieue américaine comme décor — une banlieue aisée, sécurisée comment en témoigne ses systèmes de sécurité qui se retourneront contre leurs propriétaires voués à regarder en boucle leurs enfants disparaître d'eux mêmes. Et face à l'inimaginable et la douleur, les façades craquent comme les consciences.
Chaque personnage que l’on rencontre porte une fissure, un poids invisible, un côté sombre qui suinte peu à peu à mesure que les pièces du puzzle s'assemblent. En pointillé, le contexte donne au cauchemar une densité qui dépasse le fantastique : le mal est collectif, enraciné, communicatif. L’horreur humaine, celle de la lâcheté, de la bêtise, du besoin compulsif de désigner un coupable est annoncée dès la première scène. Le mal prend ainsi la forme de regards accusateurs, de certitudes aveugles d’une communauté à genoux.
À mesure que l’histoire progresse, les choses s'expliquent tout autant qu'elles déroutent et cela reste savoureux. Le mystère se dissipe mais le fantastique n'est jamais très loin. L’incompréhension face au phénomène étrange qui a dévoré les enfants, vertige collectif, devient plus tangible tout en puisant dans des racines occultes. Certes, on a un petit goût d'inachevé dans les raisons de tout cela mais la scène finale est si jouissive dans son rythme effréné avec une pointe de "running gag" (au sens propre et figuré) qu'elle vient éblouir les zones d'ombres et pardonner les facilités.
Après Barbarian, déjà bien malin, Cregger confirme donc avec Weapons. Il pousse la narration horrifique plus loin, osant l’éclatement des points de vue, les transitions abruptes, l’hybridation des genres. Le résultat est un film à la fois déroutant et obsédant, un cauchemar polyphonique dont on ne sort pas indemne.