Évanouis
6.8
Évanouis

Film de Zach Cregger (2025)

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Analyse de Les Évanouis (Weapons, Zach Cregger, 2025)

Un principe sémiologique : tout signe est signifiant

Roland Barthes rappelait que « tout signe, quelle qu’en soit la substance » constitue un système de signification. Cette maxime prend tout son sens ici : dans Les Évanouis, aucun détail n’est anodin. Dès le début, la voiture de l’institutrice est vandalisée avec le mot « Witch ». On y voit d’abord un simple acte de stigmatisation, un geste de haine collective. Mais plus tard, lorsque la véritable menace – une sorcière – se révèle, ce graffiti s’impose comme un indice capital que le film avait glissé sous nos yeux dès les premières scènes.

Un récit en chapitres, une polyphonie de destins

Le film adopte une structure en chapitres, chacun centré sur un personnage. Ce choix permet de multiplier les perspectives sur la disparition des enfants et d’explorer les fractures de la communauté.

Justine Gandy (Julia Garner), institutrice, alcoolique, paranoïaque, souvent égocentrique.

Paul Morgan (Alden Ehrenreich), policier et ex-compagnon de Justine, lui aussi alcoolique, sujet à des accès de violence.

Archer Graff (Josh Brolin), père d’un enfant disparu, entrepreneur en chute libre, devenu agressif et obsessionnel.

Marcus Miller (Benedict Wong), directeur de l’école, bienveillant et rationnel, qui tente de poser des limites dans un climat de suspicion généralisée.

James (Austin Abrams), toxicomane marginal, qui, paradoxalement, semble parfois percevoir la vérité mieux que d’autres.

Alex Lilly (Cary Christopher), le seul enfant qui n’a pas disparu, pivot du récit et figure de transition vers le surnaturel.

Ces personnages révèlent un monde où l’emprise et le parasitisme sont omniprésents. Justine incite Paul à replonger dans l’alcool, Paul exerce sa violence sur James, Archer déverse son agressivité sur Justine. Cette chaîne de comportements destructeurs fait écho au pouvoir de la sorcière, qui parasite les vivants en les transformant en pantins sous son contrôle.

À l’opposé, deux personnages altruistes – la mère d’Alex et Terry, le compagnon de Marcus – se retrouvent piégés malgré leur bienveillance. Le film suggère avec cruauté que, dans un monde dominé par l’emprise, même la générosité peut devenir une faiblesse exploitée.

La mise en place : une entrée en matière singulière

L’histoire débute un mois après les disparitions, lors d’une réunion à l’école. L’ambiance est posée par une voix-off de petite fille qui raconte les faits avec une neutralité étrange, comme dans les vidéos True Crime que l’on trouve sur YouTube. Ce procédé confère au récit une tonalité documentaire, plaçant le spectateur dans la position d’un enquêteur appelé à relier les indices.

La sorcière et ses rituels

La révélation de la sorcière, Gladys Lilly (Amy Madigan), marque la bascule vers la seconde partie du récit. Elle utilise des rituels inspirés à la fois du folklore et du vaudou : bois épineux, sang, mèches de cheveux, objets personnels. Ces matériaux pauvres deviennent des armes d’emprise et de contrôle.

Les victimes tombent sous sa domination et deviennent des créatures mi-vivantes, mi-mortes. L’une des idées les plus marquantes est qu’Alex doit nourrir ses propres parents zombifiés pour les maintenir dans cet état. Le geste, à la fois absurde et tragique, traduit l’idée que l’amour filial peut se transformer en servitude, voire en torture psychologique.

Scènes marquantes et mise en scène sensorielle

L’une des séquences les plus impressionnantes se déroule lorsque Justine, ivre, s’endort dans sa voiture devant la maison d’Alex. Dans la pénombre, une silhouette passe sur le perron. On entend la portière s’ouvrir, un corps s’installer, puis des ciseaux couper une mèche de cheveux. La caméra reste fixe sur le profil de Justine endormie. Tout repose sur le hors-champ sonore, qui suscite un malaise viscéral. C’est une véritable leçon de mise en scène sensorielle.

Le film ose aussi un registre plus absurde : des objets du quotidien – fourchette, épluche-légumes – deviennent des instruments de meurtre. Les possédés courent en adoptant le fameux « Naruto run », geste à la fois grotesque et inquiétant. Ce mélange d’horreur et d’humour crée une atmosphère unique, où l’étrangeté du banal nourrit la peur.

Monstration et hors-champ : un pari risqué

Contrairement aux codes classiques de l’horreur, Les Évanouis ne cache pas son monstre. On voit la sorcière, on voit les zombifiés. Ce choix divise : il réduit la part de mystère, mais il ouvre un autre champ, celui de la compréhension psychologique. On découvre les motivations, les méthodes, les logiques de contrôle. Le film réussit ainsi à conjuguer deux traditions : la peur de l’invisible et l’intérêt narratif pour la créature elle-même.

Une fable noire : l’enfant et la sorcière

La relation entre Alex et Gladys rappelle un conte cruel. L’enfant veut sauver ses parents, la vieille sorcière cherche à le détruire. Ce schéma mythologique, familier, est réinvesti avec une modernité sombre. Loin de l’innocence des contes classiques, celui-ci dépeint un monde où l’amour filial devient un fardeau et où l’issue héroïque laisse des cicatrices.

Le climax : la catharsis par les enfants

La dernière scène, où les enfants s’unissent pour tuer la sorcière, est spectaculaire. C’est drôle, libérateur, mais aussi dérangeant : l’innocence se mue en meute vengeresse. Ce retournement offre une satisfaction immédiate tout en laissant un goût amer : la victoire est obtenue, mais les dégâts psychologiques demeurent.

Conclusion : une œuvre d’horreur inventive et troublante

Les Évanouis frappe par sa capacité à tenir ensemble plusieurs registres : l’horreur sensorielle (sons, hors-champ), la monstration assumée du surnaturel, l’humour absurde qui détourne le quotidien, et une fable mythologique qui relie l’intime au collectif.

En choisissant de montrer à la fois la peur de l’invisible et la psychologie du monstre, le film se distingue dans le paysage de l’horreur contemporaine. Sa richesse tient à sa structure chorale, à sa réflexion sur l’emprise et au jeu subtil des références culturelles.

Un film à la fois effrayant, drôle et profondément marquant.

Endora-Ventura
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le 19 août 2025

Critique lue 34 fois

Endora Ventura

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