Après avoir lu tant de papiers enthousiastes et subi l’écume des louanges, j’ai enfin pris le temps d’aller voir Évanouis sur grand écran. L’attente nourrissait une impatience presque militante : on vantait un renouveau, une audace. Or la circonspection m’a gagné dès les premiers plans. Le film me confirme une intuition plus générale : le cinéma d’horreur contemporain semble parfois recyclé, non parce que ses artisans manqueraient de métier, mais parce que le déjà-vu a été érigé en méthode. Ici, la nouveauté est surtout rhétorique ; la peur, trop souvent, se contente d’être familière.
D’emblée, l’énoncé dramatique porte en germe la promesse du vertige. La disparition simultanée d’une classe d’enfants, la survie d’un seul — Alex — ouvrent un cadre propice à l’angoisse collective et à l’éclatement des perspectives. Zach Cregger choisit une narration éclatée, fragmentée en points de vue successifs, une structure qui convoque Rashōmon et ses avatars : à chaque regard sa vérité, à chaque mémoire sa version. Cette astuce, légitime lorsqu’elle sert une dialectique profonde entre perception et morale, apparaît ici parfois comme un artifice de surface. La multiplication des voix ne devient pas toujours méthode philosophique ; elle finit par paraître un palliatif narratif qui masque plus qu’il n’éclaire.
Le film cultive des archétypes familiers — l’institutrice au passé trouble, la communauté qui cherche un bouc émissaire, la bourgade qui protège ses zones d’ombre — et les agence sans les bousculer. Les échos formels et thématiques renvoient volontiers à des précédents : la partition de la vérité par points de vue, exploitée autrefois par Kurosawa et réemployée depuis dans nombre de thrillers modernes, n’est pas en soi un geste subversif. Utilisée sans un contrepoint conceptuel solide, elle devient un simple tour de passe-passe. On perçoit la filiation, et l’on perçoit aussi le manque d’invention dans la mise en rapport des fragments.
Formellement, le film présente des atouts indéniables. La photographie sait capter la nuit comme un tissu où s’insinuent des traits de néons et des lames de lumière ; certaines compositions évoquent cette inquiétante beauté urbaine que l’on a pu admirer récemment dans des œuvres qui exploitent le contraste froid des suburbs et la lueur des enseignes. Le montage non-linéaire, qui joue des retours et des omissions, cherche à immerger le spectateur dans un puzzle moral ; il parvient parfois à ménager de vrais moments de malaise, des ruptures de rythme où le hors-champ travaille à ériger l’imaginaire. Ces qualités techniques prennent appui sur des interprétations solides. Julia Garner, en Justine, offre un visage fracturé, un jeu qui concilie fragilité et nervosité ; Josh Brolin campe une présence lourde de doutes et d’autorité usée. Leur engagement rend visibles des enjeux intimes que le scénario n’explore pas toujours assez.
Pourtant ces réussites formelles trahissent aussi la limite du projet. Le recours aux perspectives multiples, loin d’enrichir le matériau, le recouvre parfois d’un vernis. L’effet « Rashōmon » est ici moins principe heuristique que gage de sophistication : la technique est présente mais la révolution interprétative qui devrait l’accompagner fait défaut. Le film accumule des motifs horrifiques classiques — sorcellerie, accusations populaires, rites suspects, silhouettes d’enfants courant dans la nuit — sans leur conférer une densité conceptuelle nouvelle. On songe à des précédents plus audacieux qui savaient tirer une torsion ontologique de motifs semblables, tandis qu’Évanouis se contente souvent de les disposer.
Le traitement de la sorcellerie exprime ce double visage du film. Elle est convoquée, évoquée, parfois suggérée par des images frappantes, mais jamais entièrement habitée : on ne sait jamais si le récit opte pour un réalisme surnaturel assumé ou pour une lecture symbolique et sociale de la peur. Cette indécision, fertile lorsqu’elle est tenue, s’avère ici flottante. Lorsque le film promet des révélations, il disperse des indices, relâche des pistes ; au terme de la progression certaines motivations demeurent imprécises, quelques décisions de personnages semblent motivées par l’exigence dramatique plus que par une logique interne. L’accusation portée contre Justine, crédible sur le plan dramatique, conserve trop d’éléments stéréotypés pour être émouvante ou profondément troublante : la mécanique du bouc émissaire se remet en marche sans être interrogée à fond.
Sur le plan sensoriel cependant, Cregger sait composer des images. Le travail sur le hors-champ, le soin des silences, l’économie des sursauts témoignent d’une esthétique mesurée ; la bande-son, discrète mais insistante, participe à la mise en tension de l’espace. Le montage joue des ellipses pour installer l’hésitation. Hélas, ces moyens servent parfois à maintenir l’énigme plutôt qu’à la faire advenir : on retarde l’explication au risque d’épuiser l’intérêt intellectuel du mystère.
L’impact émotionnel du film est relatif. Il provoque des frissons intermittents mais peu d’effets persistants : la projection ne réorganise pas la perception du spectateur, elle l’effraie sans le transformer. La révélation finale, qui aspire au twist, surprend par instants mais a le défaut d’arriver comme un artifice tarabiscoté ; elle étonne sans redéfinir le sens du récit. On reste sur la sensation d’un retournement qui recycle des motifs déjà rencontrés plutôt que de produire une véritable épiphanie horrifique.
Il convient pourtant de nuancer sans dissimuler. Évanouis n’est ni indigne ni maladroit. Son contrôle technique, la tenue de ses interprètes et la présence de scènes visuellement marquantes en font un film que l’on peut défendre. L’espace temporel que Cregger s’accorde lui permet de tisser des atmosphères et de ménager quelques séquences puissantes. Ces éléments, combinés, donnent au film une stature professionnelle qui lui évite la vacuité complète.
Reste la frustration : l’œuvre était promise, par son battage critique, comme une forme de renouvellement du genre. Au lieu de cela, elle reproduit trop souvent des solutions déjà éprouvées et ne parvient pas à tirer de son dispositif narratif un énoncé conceptuel inédit. La structure à multiple point de vue est traitée comme un ornement plus qu’un principe générateur de vérité ; le surnaturel, convoqué à plusieurs reprises, reste en marge, non investi comme opération métaphysique ou sociale pleinement assumée.
En somme, Évanouis est un film habile et souvent élégant, mais qui lasse par sa propension à réemployer les recettes plutôt qu’à les subvertir. J’ai salué son atmosphère, la tenue des acteurs, quelques images vraiment mémorables ; je lui reproche en revanche son conformisme de surface et son refus d’investir jusqu’au bout l’audace qu’il annonce. Le buzz qui l’entoure ne rend pas le film moins respectable ; il invite simplement à distinguer la maîtrise de l’originalité. Et, parfois, l’effort vaut plus que la réussite ; ici, il est suffisant pour émouvoir sans conquérir.