J'en attendais peut-être un peu trop de cette Palme d'or. Dès la lecture du synopsis, lors de sa projection à Cannes, ma curiosité avait été piquée par cette idée de choc culturel entre une famille roumaine conservatrice et une société norvégienne progressiste. Puis sont arrivés les premiers retours, accusant le long-métrage d'être réactionnaire, à en croire que c'était le nouveau Riefenstahl !
Je dois dire que j'apprécie les films clivants, ceux qui prennent le risque de proposer quelque chose de différent, dans leur propos comme dans leur mise en scène, quitte à déplaire ou à se mettre une partie du public à dos. À une époque aussi polarisée que la nôtre, un film construit autour d'un tel scénario, accompagné de réactions aussi carricaturales, ne pouvait que m'intriguer.
Et pourtant, j'ai pris une petite douche froide, ou plutôt bien tiède. Fjord n'est pas un mauvais film, mais il est, contrairement à ses montagnes enneigées, particulièrement tempéré. Il avait toutes les cartes en main pour proposer quelque chose de stimulant, mais n'en fait finalement jamais grand-chose.
Là où le bât blesse, c'est d'abord dans sa fausse ambiguïté et sa maladresse. Aux dires du cinéaste, le film refuse de prendre parti... pourtant il le prend (sans le vouloir ?). Il donne raison à la famille conservatrice. Le problème n'est pas sa prise de position en elle même mais sa manière détournée de donner l'illusion au spectateur d'avoir une liberté interprétative.
Loin de moi l'idée d'accuser Mungiu d'être un réalisateur réactionnaire. Je pense plutôt qu'il s'agit d'une volonté sincère de comprendre l'autre, ce qu'il pense, et de se mettre à sa place. Mais l'exécution est ratée. En cherchant à offrir au spectateur la liberté de décider qui croire, le film finit paradoxalement par orienter très nettement son regard en direction de la famille conservatrice.
Qu'est-ce qui me fait dire ça ? On est presque constamment avec elle. On l'accompagne dans la tragédie, de son arrivée jusqu'à son départ, et on la voit souffrir, pleurer et encaisser les événements. Le réalisateur crée ainsi, volontairement ou non, une véritable proximité avec elle. Certains me diront qu'il existe pourtant une forme de mise à distance, notamment par le peu de gros plans qui pourraient favoriser l'identification. Mais faut-il nécessairement recourir à ce procédé pour susciter de l'empathie ? Oui, le couple peut parfois rebuter par son attitude nonchalante, mais sa vulnérabilité, son attachement indéfectible à sa religion et sa ténacité face à l'adversité finissent malgré tout par créer une forme d'empathie, voire, par moments, d'admiration. On parle quand même d'un couple issu d'une minorité se battant face à un système répressif.
À l'inverse, l'association d'aide à l'enfance est présentée comme une structure presque totalitaire. La CPE aux cheveux courts est antipathique, l'avocat progressiste complètement insupportable. Tout devient manichéen aussi bien dans la mise en scène que dans les personnages, parfois même jusqu'à la caricature. Il y a notamment cette première scène de discussion symbolique entre la mère conservatrice et les services de protection de l'enfance que beaucoup dans les critiques ont rappeler. Derrière la fenêtre flotte, en gros, le drapeau norvégien battu par le vent. Difficile de ne pas y voir un gros "Vous voilà en Norvège, voici nos lois". Cette image devient presque immédiatement un commentaire explicatif du réalisateur.
Le film est aussi trop bavard à mon goût et se contente souvent de verbaliser ce que les images auraient pu raconter. D'autres fois, certains sujets sont évoqués par un ou deux dialogues démonstratifs sans être réellement développés, comme la question de l'homophobie dans la religion.
Il y avait pourtant matière à utiliser davantage la mise en scène. À quoi bon faire dire au père conservateur que les enfants ont absolument besoin de discipline si, quelques plans plus tard, on les voit enfermés dans leur chambre interdits de sortir la nuit ? L'image aurait largement suffi. Mungiu ne fait pas confiance à son spectateur.
La volonté de départ était pourtant bonne, et c'est aussi pour cela que je lui accorde un solide 6. Il me rappelle finalement ce bon vieux Dossier 137, qui partait lui aussi d'une bonne intention tout en souffrant de défauts assez similaires : une mise en scène trop effacée, un parti pris non assumé, des maladresses scénaristiques et cette tendance à faire passer par les dialogues ce que le cinéma aurait pu raconter autrement.