On entend souvent que les Palmes d’or ne sont pas forcément des films accessibles à tout le monde. Pour Fjord, je ne suis absolument pas d’accord. Bien sûr, c’est un film exigeant, parfois difficile, mais surtout un film qui, à sa sortie, m’a profondément bousculée dans mes certitudes.
Cristian Mungiu nous plonge dans l’histoire d’une famille roumano-norvégienne qui s’installe dans une petite communauté norvégienne. Une famille très croyante, avec sa propre manière d’éduquer ses enfants, qui va rapidement se retrouver confrontée au regard des autres, puis à celui de la justice, après des soupçons de maltraitance.
Et c’est là que le film devient particulièrement intéressant, parce que Mungiu nous fait regarder cette histoire à travers plusieurs prismes. Celui de la famille, évidemment, qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Celui des voisins et de l’entourage, qui s’interrogent sur ce qu’ils voient et sur ce qu’ils doivent faire lorsqu’ils soupçonnent une maltraitance. Et enfin celui de la machine judiciaire, qui se met en marche et qui, une fois lancée, semble presque impossible à arrêter.
Mais au fond, qu’est-ce que la maltraitance ? Où commence-t-elle ? Est-ce une gifle, une punition physique, une manière d’éduquer qui nous paraît aujourd’hui inacceptable ? Ou faut-il nécessairement aller beaucoup plus loin pour parler de violences faites aux enfants ? Fjord ne nous donne jamais une réponse toute faite.
Et c’est précisément ce que j’ai aimé.
Parce que derrière les accusations, derrière les institutions et derrière les différences culturelles, Mungiu nous montre aussi une famille qui s’aime. Des enfants qui aiment leurs parents. Et c’est là que le film devient particulièrement troublant : on peut être en désaccord avec une manière d’éduquer sans pour autant pouvoir réduire cette famille à l’image d’une famille maltraitante.
Sebastian Stan est remarquable dans le rôle de Mihai. Depuis quelques films, notamment A Different Man ou The Apprentice, on mesure à quel point il est devenu un véritable caméléon. Ici, il compose un personnage tout en retenue, austère, parfois inquiétant, mais jamais caricatural. Il y a quelque chose de profondément humain dans son interprétation.
Face à lui, Renate Reinsve est une actrice avec laquelle j’ai beaucoup de mal habituellement. Je n’ai pas aimé Julie (en 12 chapitres), pas davantage Valeur sentimentale, et son jeu ne m’a généralement jamais vraiment convaincue. Pourtant, dans Fjord, je dois reconnaître qu’elle ne m’a pas dérangée. Elle trouve ici une sobriété et une justesse qui correspondent parfaitement au personnage, et même si je ne vais pas soudainement devenir une admiratrice de l’actrice, son interprétation fonctionne. Le couple qu’elle forme avec Sebastian Stan à l’écran est d’ailleurs d’une justesse et d’une sobriété assez incroyables.
Et il faut également parler des enfants. Ils sont au cœur du film, mais surtout au cœur de toutes les interrogations. Leurs regards, leurs réactions, leurs silences donnent au film une dimension supplémentaire. Ce sont eux qui subissent les décisions des adultes, alors même que chacun prétend agir pour leur bien. Leur interprétation est d’une grande justesse.
Mais ce qui m’a peut-être le plus marquée, c’est cette manière qu’a Cristian Mungiu de nous faire évoluer avec son film. Au début, on regarde une situation et on pense savoir ce que l’on aurait fait. Puis les événements avancent, les informations arrivent, notre regard change… et finalement, on se demande si, à la place de tel personnage, on aurait réellement fait autrement.
C’est toute la force de Mungiu : il ne nous dit pas quoi penser. Il nous met face aux faits et nous laisse avec nos propres contradictions.
Ce n’est d’ailleurs pas nouveau chez lui. Déjà dans 4 mois, 3 semaines, 2 jours, Palme d’or en 2007, ou dans Au-delà des collines et Baccalauréat, il s’intéressait à des individus confrontés à des systèmes, à des règles et à des choix qui les dépassent.
Avec Fjord, il transpose cette mécanique dans une société norvégienne que l’on imagine pourtant tolérante et progressiste. Et il pose une question finalement beaucoup plus universelle : jusqu’où peut-on accepter les convictions de quelqu’un lorsqu’elles sont contraires aux nôtres ? Et à partir de quel moment devons-nous intervenir ?
C’est un film qui dérange, qui met parfois mal à l’aise, qui peut même provoquer des désaccords. Mais c’est justement pour cela que je comprends cette Palme d’or.
Parce qu’un film qui nous donne toutes les réponses est peut-être confortable.
Un film qui nous oblige à nous demander si nous avions raison, beaucoup moins.
Et Fjord, lui, continue de travailler en nous bien après la fin de la séance.