Les intolérants de la tolérance

Il y a des films qui choisissent leur camp, d’autres qui prétendent ne pas en avoir. Fjord appartient à une catégorie autrement plus rare et plus stimulante : celle des films qui s’installent précisément à l’endroit où la notion même de camp commence à devenir suspecte.


Sur le papier, tout semble pourtant disposé pour produire un affrontement idéologique parfaitement balisé. D’un côté, une famille chrétienne traditionaliste, avec ce que ses convictions comportent de rigidité, d’autorité et de principes éducatifs difficilement compatibles avec les normes contemporaines ; de l’autre, une société norvégienne moderne, progressiste, protectrice de l’enfant, persuadée d’avoir placé la tolérance, l’émancipation individuelle et le respect d’autrui au centre de son modèle.


Le film pourrait se contenter d’opposer l’ancien monde au nouveau, l’obscurantisme à la raison, la religion à la modernité. Il fait exactement l’inverse : il brouille cette distribution confortable des rôles et pose une question devenue presque incongrue, à savoir ce qui se produit lorsque ceux qui ont fait de la tolérance une valeur cardinale ne tolèrent plus rien de ce qui échappe à leur propre définition de la tolérance.


C’est là que Fjord devient véritablement intelligent. Le film ne blanchit jamais les parents, ne transforme pas leurs convictions en héroïque résistance au monde moderne et ne gomme rien de ce que leur rapport à l’autorité, à la religion ou à l’éducation peut avoir de problématique. Mais il refuse tout autant le mécanisme moral qui consisterait à placer face à eux une institution nécessairement juste parce qu’elle défend, en théorie, de bonnes valeurs.


Ce qui l’intéresse, c’est la manière dont une valeur incontestable peut, lorsqu’elle devient certitude, produire à son tour de la violence. L’intolérance n’est alors plus seulement le vice de ceux qui revendiquent une morale fermée ; elle peut devenir celui de ceux qui se vivent comme ouverts.


Et cette seconde forme est peut-être plus difficile encore à identifier parce qu’elle ne se reconnaît jamais comme telle. Le conservateur sait généralement qu’il défend une vision particulière du monde ; l’institution progressiste, elle, risque toujours de confondre sa vision avec l’horizon naturel de toute société raisonnable. Elle ne dit plus : « voilà ce que nous croyons », mais : « voilà ce qu’un être humain raisonnable doit croire ». À partir de cet instant, le désaccord cesse d’être un désaccord pour devenir une anomalie à corriger.


Mungiu ne fait pourtant ni le procès de la protection de l’enfance, ni celui de la laïcité, ni celui du progressisme. Ce serait trop simple, et surtout beaucoup moins intéressant. Il observe plutôt comment une société profondément civilisée peut produire ses propres réflexes de brutalité au moment même où elle est persuadée d’agir au nom du Bien. La condescendance remplace alors l’écoute, le diagnostic remplace la rencontre, et l’autre cesse d’être quelqu’un avec lequel il faut composer pour devenir un problème à résoudre.


En cela, Fjord parle évidemment de la Norvège, mais bien davantage encore de notre époque, de sa tendance à croire que l’Histoire aurait définitivement séparé les valeurs fréquentables des valeurs infréquentables, les éclairés des réactionnaires, les tolérants des intolérants. Le film réintroduit du trouble dans cette cartographie morale devenue trop nette et rappelle une évidence que le cinéma contemporain formule assez peu : on peut avoir raison sur les principes et devenir inquiétant, voire brutal, dans leur application. Toute sa force consiste précisément à ne jamais transformer cette intuition en slogan.


La mise en scène travaille ainsi moins la démonstration que l’incertitude. Les personnages s’enferment progressivement dans leurs propres systèmes de pensée et, plus chacun parle au nom d’une évidence — Dieu, la famille, l’enfant, la loi, la liberté —, plus le dialogue devient impossible. Les mots qui devraient permettre de communiquer finissent par former des forteresses.


Le spectateur, lui, voudrait qu’on lui indique où se placer ; le film lui refuse cette position confortable. On comprend les raisons de l’institution avant d’en percevoir l’aveuglement, on s’irrite de la famille avant de mesurer ce que le regard porté sur elle peut contenir de mépris culturel, et chaque fois qu’une position semble moralement stabilisée, un geste, un détail ou une disproportion vient la contaminer. Cette absence de confort n’a rien d’une indécision : elle constitue au contraire la forme même de l’intelligence du film.


Car le véritable sujet de Fjord n’est peut-être ni la religion, ni l’éducation, ni même l’intégration, mais la certitude morale : ce moment où une conviction cesse d’être une conviction pour devenir un permis de ne plus écouter. C’est ici que le film trouve quelque chose de réellement singulier dans son traitement de l’intolérance.


C’est ce qui le sauve des deux films plus pauvres qu’il aurait pu être : la charge conservatrice contre une Scandinavie supposément décadente ou, à l’inverse, la démonstration progressiste sur les archaïsmes religieux. Il choisit quelque chose de plus inconfortable et de beaucoup plus précieux : observer comment des gens convaincus d’être moralement incompatibles finissent par se ressembler dans leur incapacité à concevoir que l’autre puisse exister autrement qu’en erreur.


Dès lors, la question que pose le film n’est plus vraiment de savoir qui a raison, mais ce qu’il reste de la tolérance lorsqu’elle ne s’exerce plus qu’envers ceux qui pensent déjà comme nous. Et il y a quelque chose de profondément agréable, presque rassurant, à voir aujourd’hui un film qui préfère la complexité au verdict, à une époque où tout le monde veut nous ramener à une simplicité permanente.

Clint75
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le 28 août 2026

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