Dans un monde où les convictions s’affrontent plus vite qu’elles ne se comprennent, Cristian Mungiu avait jusqu’ici filmé la Roumanie post-communiste en sondant les tensions entre héritages culturels, structures institutionnelles et fragilités morales. Avec Fjord, il déplace ce dispositif, non plus vers l’affrontement entre deux morales déclarées mais vers la collision entre une conviction qui s’assume comme telle et une institution qui ne s’avoue jamais comme morale. Le film installe cette polarisation dans la société roumaine expatriée en Norvège où s’exacerbent les crispations contemporaines autour de l’éducation, de la religion, de la protection de l’enfance et de l’intégration des minorités. Lisbet (Renate Reinsve), revenue au pays natal avec son mari roumain Mihai (Sebastian Stan) et leurs cinq enfants, voit cette idylle familiale se compromettre lorsque des ecchymoses sur le corps de leur fille aînée déclenchent l’inquiétude des enseignants et par extension celui de l’aide de l’enfance.
À partir de cette étincelle, Mungiu montre comment une société, persuadée de protéger, impose ses normes avec une force qui dépasse les individus. La trajectoire de la famille Gheorghiu devient révélatrice d’un monde où la rencontre entre deux systèmes de valeurs produit moins un dialogue qu’un heurt et où la différence culturelle repose sur des écarts de perception et de langage davantage que sur un désaccord frontal. Mais ce que cette rencontre révèle surtout, c’est la nature du pouvoir qui s’exerce : la morale majoritaire ne s’érige pas en vérité indiscutable en se proclamant supérieure — elle s’impose en se faisant passer pour une simple description du réel, pour de la prévention plutôt que pour un jugement. C’est cette confusion entre protéger et statuer que le film commence ici à mettre en place, avant de la pousser jusqu’à son point de rupture.
Dans cette perspective le film s’ouvre sur l’accueil chaleureux des Gheorghiu dans le village norvégien tandis que la caméra embrasse le paysage encerclé par les montagnes avant de glisser vers leur nouveau foyer, filmé en plan large et baigné d’une lumière crue. L’étreinte familiale, suivie d’un avertissement disciplinaire dont on ne saura jamais la teneur, crée un premier écart entre l’image et ce qu’elle dissimule. Après la présentation du nouveau poste pour lequel Mihai est sur-qualifié survient un second décalage plus prononcé : “Amazing Grace” jouée au piano par Mihai à la cantine du travail, les regards se croisent dans son dos car chacun associe la mélodie religieuse à la mélancolie, tandis que Mihai la trouve « délicieuse ». Cette dissonance perceptive, captée dans un plan fixe, annonce d’emblée la série de malentendus qui en structurent la dramaturgie.
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