Pour une fois on pourrait commencer par ce que le film ne montre pas (ça reste un spoil), à savoir des scènes de violences parentales. Tout le long du film on va juger de gestes dont on n'est jamais témoin. Le réalisateur s'amuse d'ailleurs de ça : pour un spectateur à peu près acquis à la cause progressiste, ce père fait vraiment un coupable parfait, de son évangélisme détonant dans cette Norvège athée jusqu'aux soutiens politiques réactionnaires qu'il convoque pour le soutenir. Mais pour ce même spectateur, la mécanique xénophobe qui s'enclenche est vite limpide. La Norvège, toute drapée de son progressisme et de ses lois intraitables et humanistes, vient asséner à l'immigré roumain son intransigeance morale. Au cœur du procès non plus, il n'est pas tant question de savoir si des coups ont bien été donnés. Il est question de juger la compatibilité d'une culture sous-européenne avec celle d'un pays modèle.
Il y a quelque chose de l'ordre d'un désir civilisateur, colonialiste dans l'âme, dans cette vertu affichée aveuglément - je dis aveuglément parce que précisément elle ne pense pas les situations concrètes, elle brandit un universalisme abstrait qui l'empêche de (ou plutôt qui lui permet de ne pas) réaliser quelles logiques racialisantes sont à l'oeuvre. Cette tendance est toute contenue dans le dialogue du directeur d'école avec sa femme, directeur jusqu'alors ouvert et protecteur envers ses voisins, qui vendra finalement à sa femme la supériorité de son approche "rationnelle" - et en sous-texte, donc, de sa culture athée au sécularisme étrange, qui organise à l'école une "fête des cultures". Un changement de discours par ailleurs un peu abrupt dans le déroulé du film.
Je parle de logiques racialisantes et pas de logiques racistes parce que le film intègre la question xénophobe dans des relations inter-européennes. Ce n'est pas un père syrien au sunnisme radical dont on vit le procès. C'est un Roumain et un chrétien, donc un Blanc, né du bon côté, et c'est bien ce qui brouille le débat et complexifie la lecture des événements. Mais il occupe une position subalterne à l'intérieur de la blanchité. Un Roumain, on l'amalgame vite avec un Rrom, c'est le moins latin des latins, presque un slave, presque un Oriental, et un évangéliste, c'est certes un chrétien, mais c'en est une version peu respectable.
En résumé c'est la modernité qui est en débat. Et la modernité, derrière son progressisme apparent et sa désirabilité, c'est l'envers du colonial, le revers de sa médaille. L'Occident a besoin de son opposé ; pour incarner la civilisation il lui faut ses sauvages. Et là-dedans il n'y a personne à sauver, ni les modernes norvégiens et leur suprémacisme déguisé, ni ce papa roumain (spoil) qui prône la punition physique comme méthode éducative et le couple hétérosexuel comme modèle normatif. La scène finale d'ailleurs le sauve du péril moderne mais ne le sauve pas moralement : l'élément déclencheur de son départ, ce n'est pas tant ce procès et ses suites que la tentation libérale et les menaces qu'elle fait planer sur sa vision de la famille. Sa fille est "un peu trop proche" de sa meilleure amie. Une fois libérée du service de l'enfance, Elia est donc libre également de retrouver sa proximité avec Noora, et sur cet amour naissant (potentiel), le père n'a aucune prise. Au moment de fuir il ne prétexte pas à ses enfants qu'il fait ça pour les sauver des services de l'enfance, il leur cache cette fuite - parce que c'est l'amour lesbien de sa fille qui l'inquiète d'abord.
Je vois une filiation assez claire entre ce cinéma-là et celui de Michel Franco, et ça me fait penser que les accusations en réaction ou en critique du wokisme tapent à côté. La première caractéristique du film c'est d'être réaliste, voire naturaliste, c'est de convoquer une situation de domination, la perturber, et voir quel ordre nouveau émerge de ce chaos. Évidemment, ce qui brouille les pistes c'est de se choisir pour accusateurs des gens si peu enviables, si infatués de leurs principes moraux impeccables et de leur propre punitivisme aveugle, celui-là même qu'ils reprochent aux Gheorghiu ; et d'autre part des accusés si peu faciles à aimer et à défendre, puisque pas véritablement exploités, puisque Blancs et chrétiens. À la fin on n'a envie de sauver personne, ni les services de l'enfance autoritaires et moyennement soucieux du bonheur des enfants, ni cette famille réactionnaire et si triste, jamais dans l'effusion, toujours dans la monotonie du dogme, ni ce corps enseignant tout imbus de son innocence blanche et de ses beaux principes. Seule reste comme figure enviable l'avocate, quelque part entre tout ça, soucieuse d'offrir une défense à ces parents qu'on accuse sans preuve et qu'on accable plus pour leur évangélisme que pour des faits tangibles, soucieuse aussi de ne pas sombrer dans un athéisme et une rationalité prosélytes, et en même temps fidèle à sa fille jusqu'au bout, jusqu'à cette dernière scène où elle se précipite dans sa voiture pour la laisser crier un je t'aime désespéré à Elia, un je t'aime lesbien et donc inconcevable pour la famille d'en face, celle qu'elle a défendue et qu'elle a sauvée, et qu'elle voit s'enfuir sous ses yeux pour échapper à ce je t'aime.
Au détriment du film je dirais quand même qu'il est parfois un peu grossier, par exemple dans sa dépiction de cet État dans l'État qu'est le service de l'enfance, monstre froid quasi intouchable. J'ai lu qu'en Norvège c'était un vrai sujet et que des abus avaient existé, mais le réalisateur aurait peut-être pu manipuler ce sujet avec un peu plus de finesse, comme il aurait pu surligner un peu moins, par exemple, l'opposition entre Elia l'émancipée et son frère Emmanuel le peureux. Pour pousser la comparaison avec Franco, peut-être aussi que le film se montre moins inventif dans sa mise en scène que ne l'aurait été le Mexicain sur un tel sujet.
Dernier point : je me suis demandé ce que venait faire le personnage secondaire de Ake, le grand-père handicapé qui veut mourir. Et en fait sa place me semble essentielle. Dans leur culture respective, les Gheorghiu et les Norvégiens se placent chacun sous la protection d'un patronage différent. Les Gheorgiu placent la famille nucléaire au-delà de tout, au mépris de l'émancipation de leurs enfants et probablement même au mépris des lois qui les protègent, mais ils font corps, ils font communauté, et on comprend dès lors ce qui pousse les enfants à vouloir y revenir. Les Halberg, leurs voisins, ont choisi l'État et ses froides institutions comme garants absolus de leurs valeurs. Lui est directeur d'école, elle est avocate, et en cas d'abus à l'école c'est une autre institution, le service de l'enfance, qui prend le relais de la famille - qui se place au-dessus d'elle.
On en revient à Ake. Si je me suis demandé à quoi il servait c'est précisément qu'il est encombrant, les Halberg ne savent pas trop quoi faire de ce veuf vieillissant, muet, en fauteuil roulant, et à la fin, même à contre-coeur, c'est la solution de l'EHPAD qui l'emporte sur la solution familiale dans l'esprit des Halberg. L'institution l'emporte sur la famille. Ake est seul et donc il veut mourir. À cet égard on pourrait peut-être dire que le film tranche plutôt en faveur des Gheorgiu : eux au moins sont restés unis et solidaires, et à la fin Elia, même contrariée, accepte de monter dans le bateau