Il s’agit du premier film de Cristian Mungiu que je vois. Je prends Fjord comme il vient, comme un objet unique que je dois juger pour ce qu’il est.
Et déjà, le film est plaisant à voir. J’ai aimé Fjord. Pas tout, parce que je le trouve asymétrique alors même qu’il essaie de nous faire croire qu’il se tiendrait dans une sorte de neutralité, chacun aurait ses raisons et ses torts. Mungiu organise l’affrontement de deux systèmes moraux. D’un côté, une famille évangélique protestante très pratiquante, avec ses règles, son autorité parentale et une conception traditionnelle de l’éducation. De l’autre, une société norvégienne progressiste, déchristianisée, tolérante, extrêmement attentive à la protection de l’enfant et persuadée d’avoir dépassé les vieux dogmes. Mais la famille chrétienne des Gheorghiu n’est pas soumise au même niveau de critique que la société qui lui fait face. Il y a un parti pris et finalement je trouve cela préférable. Mungiu n’est pas obligé de distribuer équitablement les bons et les mauvais points.
Les Gheorghiu savent qu’ils sont imparfaits. Leur morale contient même la possibilité de leur propre faute. Le film commence là-dessus, dans une scène d’étreinte familiale, le père rappelle à Elia qu’on commet des fautes et qu’il faut savoir pardonner. La société qui leur fait face semble beaucoup moins capable d’imaginer qu’elle puisse elle-même se tromper. L’un des camps sait qu’il peut pécher, l’autre ne sait même plus qu’il peut avoir tort. C’est là, pour moi, que se trouve le vrai déséquilibre du film. La société progressiste se pense presque moralement accomplie. Elle protège les enfants, refuse les discriminations, défend l’autonomie individuelle, pratique la bienveillance. Elle agit au nom de principes vertueux et c’est justement ce qui peut la rendre aveugle aux violences qu’elle produit elle-même, jusqu’à éparpiller une famille. Il y a même quelque chose d’assez paradoxal là-dedans, cette société se croit complètement déchristianisée alors que la morale chrétienne continue de la traverser. Protéger le faible, prendre soin de l’autre, ne pas juger, accueillir la différence, venir en aide aux victimes. Elle n’a pas supprimé ces vertus, elle les a sécularisées. Et Fjord montre ce qui arrive lorsque ces vertus deviennent des normes institutionnelles et des procédures.
À partir des marques découvertes sur Elia, puis de leur mise en relation avec l’éducation religieuse de la famille, toute une machine se met en mouvement : l’école, les services de protection de l’enfance, la police, la justice. Chacune de ces institutions agit au nom de la protection des enfants. Pourtant, pour les protéger, on finit par prendre des décisions qui deviennent elles-mêmes absurdes ou profondément violentes parce qu’il faut suivre une procédure. Ça m’amuse que Fjord sorte au même moment que Soudain d’Hamaguchi, parce que les deux films partagent quelque chose. Cette langue institutionnelle pleine de bienveillance, où personne ou presque n’ose dire sèchement ce qu’il pense. Derrière ces précautions de langage peut apparaître une violence complètement dépourvue de sensibilité. La scène où l’on demande aux parents de ne pas pleurer lorsqu’ils retrouvent leurs enfants est assez terrible à ce niveau-là. C’est cruel.
Mungiu interroge les codes de cette société procédurière. La scène du commissariat est presque comique. Mihai veut revenir sur sa déclaration, expliquer ce qu’il voulait dire, modifier certains mots et il se retrouve face à une déclaration qui lui échappe une fois qu’elle a été enregistrée par l’institution. J’y vois chez un cinéaste venu de Roumanie un lien avec l’expérience communiste, où quelques mots peuvent faire naître un soupçon qui déclenche ensuite une procédure administrative.
Mais là où Fjord me touche, c’est avec les enfants. Elia et Timotei sont élevés dans un cadre extrêmement normatif. Ils ont des interdits et la pratique religieuse est très présente. On pourrait s’attendre à ce que le film en fasse des adolescents enfermés dans leur éducation. Or ce sont les personnages les plus libres affectivement. Ils chantent, rient, aiment profondément leur famille, aident les autres, sont polis, obéissent… et savent également désobéir. Ils font le mur, finissent par regarder YouTube, découvrent d’autres manières de vivre, passent du temps avec Noora. Ils ne donnent jamais l’impression d’être des petits robots religieux. Le système chrétien présenté par le film n’a donc pas seulement produit chez eux de l’obéissance. Il a aussi produit une stabilité intérieure et surtout une capacité à donner de l’amour. Elia et Timotei ressemblent à deux rocs. Leur foi les structure sans les empêcher de regarder ce qui existe à l’extérieur de leur monde. Chez les Gheorghiu, l’autorité risque de devenir excessive ; chez les parents de Noora, elle risque d’être déléguée à d’autres institutions.
Noora, elle, paraît beaucoup plus flottante. Chez Elia et Timotei, elle découvre quelque chose qui semble répondre à ce qui la travaille, un cadre, une stabilité, une manière d’être au monde qui l’attire. Elle ne se convertit pas. Le film ne dit même pas qu’elle adhère réellement au christianisme. Mais à force de les fréquenter, elle commence progressivement à organiser une partie de sa vie autour d’eux et donc autour des rites chrétiens. La religion cesse d’être pour elle une chose abstraite. Elle devient quelque chose qu’elle voit vivre chez les Gheorghiu, dans leurs chants, une communauté, des règles, une manière de s’aider, de pardonner, de se retrouver. Évidemment, il y a aussi son attirance pour Elia. Le film me paraît assez clair sur le fait que Noora tombe amoureuse d’elle, ou au minimum éprouve quelque chose qui dépasse l’amitié ordinaire. Mais Mungiu a l’habileté de ne jamais refermer complètement les enfants sur un duo Elia-Noora. La présence de Timotei est essentielle. Mungiu construit un petit groupe de trois adolescents qui circulent entre amitié, amour, protection et influence réciproque. Alors que les adultes passent le film à vouloir nommer les choses, les catégoriser et les réglementer, chrétien, homosexuel, victime, violence éducative, danger, bonne ou mauvaise influence, les enfants vivent quelque chose de beaucoup moins compartimenté. Rien n’empêche Elia d’aimer profondément Noora sans partager son désir amoureux. Son christianisme peut même être ce qui lui permet de l’accueillir, aimer l’autre, lui venir en aide, ne pas l’abandonner.
Vers la fin du film, les trois enfants se prennent dans les bras. C’est la scène qui m’a le plus ému. Ils réussissent quelque chose que les adultes passent le film à rendre impossible. Elia et Timotei restent croyants, mais leur rencontre avec Noora les ouvre davantage au monde extérieur. Noora effectue le mouvement inverse, elle découvre chez eux une spiritualité, une stabilité et une manière d’aimer qui semblent lui manquer. Ils ne renoncent pas à ce qu’ils sont pour se rapprocher. Ils réalisent une synthèse que les adultes, beaucoup plus dogmatiques, sont incapables d’accomplir. Les adultes veulent avoir raison, les enfants découvrent qu’ils peuvent apprendre les uns des autres.
Et c’est précisément parce qu’ils ne pensent pas encore le monde comme des systèmes qu’ils parviennent à faire ce que les adultes n’arrivent plus à faire : vivre ensemble.