C'est quoi le projet, exactement?
On dirait que Mungiu essaie de confronter deux dérives idéologiques opposées, en montrant que tout cela n'est pas une affaire de noir ou blanc, quel que soit le "camp" les possibilités sont dangereuses.
D'accord, sur le papier.
Mais dans les faits?
Soit une famille d'évangélistes accusés de maltraiter leurs enfants, et on sait que la Norvège rigole zéro sur le sujet, c'est ce qui rend le film possible.
Mais quelle famille : toujours prête à aider, le père surqualifié pour un job qu'il accepte quand même, apparemment une pointure, et la mère prête à plonger dans l'eau glacée pour aider son prochain qui se noie.
Comme s'il fallait prouver : "d'accord, ce sont des évangélistes, mais ça ne les empêche pas d'être de bonnes personnes!"
En écrivant ces lignes, cela me rappelle l'histoire de cet immigré qui avait escaladé un immeuble parisien pour sauver un bébé en danger : invitation à l'Elysée, régularisation de la situation. C'était bien oui, mais quid des immigrés qui auraient fait pareil, et n'ont pas eu la chance de le prouver?
Donc pour en revenir au film, on doit donc prouver qu'ils sont des personnes dignes de confiance, bien que évangélistes?
Et le plus drôle est qu'en voulant aller dans ce sens, Mungiu finit par excuser, si ce n'est valider, cette vision, ce qui donne un film skyzophrène.
C'est l'un des deux écueils principaux du film : Mungiu n'est pas un cinéaste subtil. Il avance comme un rouleau compresseur, s'assurant que l'on comprenne le film dans son sens.
Mais quel sens?
Parce qu'en face de cela, les services de l'enfance, c'est une dystopie en action : si on avait le moindre doute, il suffit de voir le véhicule partir avec les enfants en renversant la boîte aux lettres de la famille. Sérieusement?
Ce sont donc les méchants.
Pas très subtil, on l'a dit.
Mais plutôt que de continuer longtemps comme cela, passons au deuxième écueil.
Le film n'est pas sans rappeler Anatomie d'une chute. Sauf que dans ce dernier, la culpabilité ou non de l'accusée n'est pas établie, y compris pour le spectateur. Ici, je crois qu'aucun spectateur n'a de doute sur l'absence totale de culpabilité de la famille.
Mais dans ce cas, quitte à prendre parti, pourquoi laisser tout un hors-champ?
Parce que c'est des enfants qu'il est question.
On ne pourrait pas les entendre, ces enfants? Les voir interagir avec leurs familles d'accueil peut-être?
On a un arc narratif sur l'attirance entre la grande fille et celle des voisins. Mais là encore, on sent le discours.
"Regardez, cette fille vit dans une famille qui conçoit l'éducation de manière plus progressive, est-elle plus heureuse? En plus voyez, la mère trouve que ce n'est pas plus mal qu'elle prenne exemple sur les enfants des évangélistes."
Merci pour le discours.
Mais c'est vraiment là le principal problème de Fjord : ce n'est jamais qu'un discours. C'est désincarné. Aussi froid que le climat.
Et justement, laisser les enfants vivre en-dehors de toute volonté démonstratrice, cela aurait amené de l'incarnation.
En définitive, le film se veut intéressant plus que prenant, et l'ambiguité qu'il veut cultiver se retourne contre lui.