Difficile de ne pas commencer par l’angle moralo-politique, tant le réalisateur présente lui-même son film ainsi. Il en propose un récit qui me semble assez trompeur ; et qui, manifestement, a trompé beaucoup de monde. À le suivre, Fjord serait un éloge de la nuance et de la complexité : un film mettant au premier plan un sujet de société important, laissant s’opposer deux camps sans jamais trancher lui-même.
Pourtant, le film adopte bel et bien le point de vue d’un seul camp, celui de la famille roumaine, persécutée par l’institution judiciaire sans qu’aucun élément factuel ne vienne véritablement étayer les soupçons qui pèsent sur elle. Les éléments à charge ne relèvent jamais de ses propres actes : d’accord, les parents sont traditionalistes ; d’accord, l’emballement de l’affaire leur vaut des soutiens peu recommandables. Mais ça s’arrête là.
L’effet est assuré : on en vient à détester les représentants des institutions "progressistes". Seulement, cet effet n’a rien de très honnête, puisqu’il résulte d’une bataille dramaturgique entièrement unilatérale (contrairement à ce que le réalisateur raconte un peu partout). Il y a comme une triche dans la situation initiale. Le dernier plan finit d’ailleurs par lever toute ambiguïté, si jamais il y en avait encore besoin.
Si le but était réellement de construire une situation complexe et dérangeante, il aurait fallu moins protéger la famille : faire apparaître de véritables violences envers les enfants, par exemple, ou montrer que ceux-ci souffrent effectivement des restrictions imposées par un cadre familial rigide. On mesurerait la nullité de cette "complexité conflictuelle" en effectuant la comparaison avec "Dreams" de Franco, qui produit bien mieux cette gêne et cette incertitude.
Étonnamment, Fjord parvient tout de même à capter l’attention malgré son unilatéralité. Le jeu sur la profondeur de champ (Emmanuel Burdeau l’a bien souligné) y est sans doute pour beaucoup. On reste à l’affût d’une information qui surgirait à l’arrière-plan, sans jamais savoir exactement quand le plan va se couper ; de là émerge une tension. J’ai souvent imaginé, avec appréhension, ce qui pourrait se produire au terme d’une scène : quelle connerie, quel événement déclencheur allait se retourner contre la famille ?
Mais le procédé s’épuise peu à peu. Plus le film avance, moins on croit à la possibilité que les parents soient réellement fautifs, et plus leur persécution apparaît pour ce qu’elle est. Une semaine après le visionnage, l'ensemble m'apparaît assez terne.