Pour moi clairement le film penche clairement plus du coté conservateur que progressiste.


J’ai beaucoup aimé Fjord, surtout pour toutes les questions qu’il fait naître après la séance. Mais plus j’y repense, plus j’ai du mal à considérer le film comme réellement neutre entre la famille Gheorghiu et le système progressiste norvégien.


Mungiu critique bien les deux camps. Mais quand on regarde précisément qui produit du bien, qui produit du mal, qui évolue et qui reste bloqué, je trouve que son dispositif penche assez nettement contre le progressisme institutionnel.


La famille Gheorghiu n’est pourtant pas idéalisée. Leur éducation est extrêmement stricte : Bible quotidienne, système de points, restrictions sur les écrans, la musique, les sorties, cadre religieux omniprésent. Mihai est autoritaire et certains châtiments corporels passés sont reconnus.


La question n’est donc pas seulement : « Est-ce une famille violente ? », mais aussi : « Laissent-ils suffisamment d’espace aux enfants pour développer leurs propres convictions ? »

Et là, le doute est beaucoup plus sérieux.


Les enfants sont aimés, mais aussi très encadrés intellectuellement, culturellement et religieusement. Leur modèle éducatif peut clairement devenir étouffant.


Mais strict ne signifie pas automatiquement violent.


Le film ne montre jamais des enfants vivant constamment dans la peur des coups. Elia n’hésite pas à désobéir, voir Noora, sortir en cachette ou aller sur le bateau. Ce n’est évidemment pas une preuve absolue, mais si Elia savait que faire le mur pouvait lui valoir une raclée, prendrait-elle aussi facilement le risque ?


Et surtout, les violences importantes dont les parents sont soupçonnés ne sont jamais réellement établies.


C’est là qu’une sorte de raccourci semble progressivement s’installer :


religion rigoriste → père autoritaire → châtiments corporels → ecchymoses → maltraitance.


Alors que plusieurs maillons de cette chaîne restent discutables.


Et Mungiu insiste sur un drôle de deux poids, deux mesures : des bleus sur des enfants norvégiens ? Ce sont des enfants, ils jouent, ça arrive. Les mêmes marques chez les Gheorghiu ? Elles deviennent immédiatement suspectes.

Le système cherche-t-il réellement des comportements violents, ou finit-il par associer inconsciemment la violence à certaines cultures et certaines origines ?


Cela dit, il faut reconnaître quelque chose au système norvégien : son principe de départ est parfaitement légitime. Une société doit pouvoir protéger les droits individuels d’un enfant, y compris contre ses propres parents lorsque ceux-ci deviennent dangereux. L’autorité parentale ne peut pas tout justifier.


Le problème n’est donc pas forcément le principe de protection de l’enfance, mais ce que le film montre de son application.


Les cinq enfants sont retirés et répartis dans trois endroits différents. Au nom de leur protection, on commence donc par faire exploser la fratrie et la famille.


Très rapidement, le soupçon semble devenir presque une vérité avant même que les faits soient totalement éclaircis.

La police n’est guère plus rassurante. Mihai essaie de préciser ou de revenir sur certains mots de sa déposition mais, une fois enregistrés par l’institution, ils semblent presque ne plus lui appartenir.


Et Mihai comprend le norvégien, mais ce n’est pas sa langue. Il n’en maîtrise pas toutes les nuances et, dans des situations où chaque mot peut avoir des conséquences judiciaires énormes, c’est parfois Lisbet qui doit lui traduire ce qui se dit.


Peut-on réellement parler d’égalité devant la justice lorsque l’un des accusés ne maîtrise pas suffisamment la langue pour saisir toutes les nuances de ce qu’on lui reproche ?


C’est particulièrement frappant au tribunal avec Lisbet.


Elle finit par reconnaître avoir donné une « gifle » à Elia alors que la situation racontée est autrement plus complexe : dans la panique d’un accident où Lisbet et le bébé viennent d’être ébouillantés, elle a un geste réflexe et repousse Elia.


Il existe quand même une différence entre frapper un enfant pour le punir et avoir un geste brusque dans une situation de panique pour protéger quelqu’un.


Mais tout finit par rentrer dans la même case.


On oblige presque les personnages à reformuler leur propre vécu avec les mots du système. Et une fois les termes « gifle », « violence » ou « punition physique » employés, ils deviennent des éléments administratifs et judiciaires pouvant être retournés contre eux.


Même leur défense devient révélatrice.

L’avocate qui les accompagne au départ paraît rapidement mal à l’aise avec leur manière de vivre et finit par se retirer. Je n’en ferais évidemment pas une démonstration sur la justice norvégienne réelle, mais narrativement le choix est parlant : même ceux qui sont censés défendre leurs droits semblent avoir du mal à dépasser le jugement porté sur leur mode de vie.


Même chose avec le cours de gestion de la colère auquel Mihai doit participer : il me semble qu’on y voit presque uniquement des personnes typées étrangères.


Difficile de ne pas se demander si la violence est réellement recherchée partout de la même manière ou si elle est plus facilement projetée sur « les autres ».


Le film reproduit une contradiction similaire à l’école. On peut parler de genre et de certaines conceptions progressistes, mais lorsque la religion est abordée ( positivement par la mère ou beaucoup plus maladroitement par un enfant de CE2 qui n’a évidemment pas encore tout le recul nécessaire ) la frontière avec le prosélytisme semble soudain beaucoup plus mince.


La tolérance peut-elle devenir intolérante envers ceux qui ne partagent pas sa définition de la tolérance ?


C’est aussi ce qui rend l’accueil chaleureux du début beaucoup plus ambigu.


On pourrait y voir une société ouverte, polie et accueillante envers une famille étrangère.


Mais on peut aussi le lire autrement : tant que la différence des Gheorghiu reste superficielle ou sans conséquence, tout le monde sourit. Dès qu’elle devient réelle (religion, éducation, valeurs familiales, vision du mond) les couteaux s’aiguisent très vite.


Cette gentillesse initiale peut alors prendre la couleur d’une tolérance de façade qui fonctionne parfaitement tant que l’autre pense à peu près comme nous.


Sous l’image d’une société ordonnée, bienveillante et presque exemplaire, le film montre également des foyers beaucoup moins heureux qu’ils n’en ont l’air et des comportements d’exclusion qui apparaissent dès que quelqu’un sort réellement de la norme.


C’est particulièrement visible avec Noora.

Elle vient d’un environnement beaucoup plus libre et progressiste, mais elle est aussi instable, perdue et semble manquer de cadre. Au contact d’Elia, elle devient plus calme, attentive et concentrée.


Et difficile d’ignorer le symbole de la marche sur l’eau : Elia y parvient, puis Noora également à son contact.


On peut y voir la confiance, l’amitié ou le dépassement de soi, mais utiliser précisément l’un des symboles les plus célèbres du christianisme n’est certainement pas anodin.


Je n’irais pas jusqu’à dire « religion supérieure au progressisme ». Ce serait trop simple.


D’ailleurs, leur relation fonctionne dans les deux sens : Elia découvre chez Noora une liberté qui lui manque. Mais le film montre aussi que le cadre et la spiritualité d’Elia peuvent apporter quelque chose de positif à Noora : stabilité, sens, apaisement.


Finalement, les deux filles représentent peut-être le véritable équilibre que les adultes sont incapables de trouver : chacune possède quelque chose qui manque à l’autre.


Même logique avec Åke.


Sa famille norvégienne envisage de le placer en établissement. Lisbet, elle, s’occupe de lui, lui parle, maintient le lien et Åke finit même par reparler à son contact.


Je ne prends évidemment pas ça comme un miracle médical (mais bon vu que la fille marche sur l'eau le point de vue du miracle est possible ) mais symboliquement le message est puissant :


l’institution envisage la séparation, Lisbet maintient la relation, et c’est cette relation qui ramène quelque chose à la vie.


Pendant ce temps, les grands-parents Gheorghiu paraissent heureux et pleinement intégrés à leur famille.


Le film associe donc régulièrement le modèle traditionnel à la continuité, la présence et la transmission, alors que le système moderne et institutionnel est beaucoup plus souvent associé à la séparation et à la procédure.


Et surtout, les Gheorghiu évoluent.


Ils comprennent progressivement qu’ils imposent peut-être trop de restrictions. Ils desserrent certaines règles, offrent une console, tolèrent davantage la musique, YouTube et certaines libertés.


Ils ne renient pas leur foi mais sont capables de faire des concessions par amour pour leurs enfants.


On peut nuancer : ils commencent surtout à évoluer lorsque leur modèle éducatif menace de leur faire perdre leurs enfants. Leur ouverture n’est donc peut-être pas totalement spontanée.


Mais elle existe.


Et c’est là que l’asymétrie devient pour moi évidente :

le conservatisme du film est perfectible. Le progressisme institutionnel, beaucoup moins.


La famille peut reconnaître qu’elle est peut-être allée trop loin. L’institution, presque jamais et va finir par les emprisonner.


Et même lorsque les Gheorghiu changent, cela ne suffit plus : la machine judiciaire est lancée.


C’est là aussi que je trouve que Fjord distingue parfois mal la critique nécessaire d’un système bureaucratique excessif de la critique du principe progressiste lui-même.


Protéger les enfants, défendre leur autonomie ou refuser certaines violences éducatives sont des principes parfaitement légitimes.


Mais le film donne tellement souvent tort à ceux qui les appliquent qu’il finit parfois par fragiliser les principes eux-mêmes.


C’est probablement sa limite.


Fjord n’est donc pas un pamphlet anti-progressiste grossier (mais parfois il s'en approche tout de même) : il reconnaît les défauts réels des Gheorghiu et la légitimité initiale de la protection de l’enfance.


Mais son dispositif dramatique est clairement asymétrique : il donne aux conservateurs la possibilité d’apprendre de leurs erreurs, tandis qu’il donne au progressisme institutionnel le pouvoir de faire énormément de dégâts sans presque jamais lui accorder la même capacité d’introspection.


La famille Gheorghiu sait qu’elle est traditionnelle et finit par remettre en question certaines de ses règles.


L’institution norvégienne, elle, est tellement convaincue d’incarner la norme juste qu’elle ne semble même plus capable d’identifier ses propres préjugés.


Le problème n’est donc finalement plus seulement :

« Ces parents sont-ils trop stricts ? »


Mais :


« Jusqu’où une société peut-elle aller pour protéger des enfants lorsqu’elle ne sait pas avec certitude s’ils ont réellement besoin d’être protégés de leurs parents ? »


Et plus largement :


« Que se passe-t-il lorsqu’une société persuadée d’agir au nom du bien devient incapable d’imaginer qu’elle puisse elle-même se tromper ? »


Pour moi, c’est là que Fjord devient vraiment passionnant : lorsqu’il ne parle plus simplement de religion contre progressisme, mais de la violence que peuvent finir par produire de bonnes intentions lorsqu’elles deviennent une certitude morale soutenue par le pouvoir institutionnel.


Je ne suis pas certain que Mungiu ait réalisé le film parfaitement équilibré qu’il semble vouloir proposer. Pour moi, il est même clairement plus conservateur que progressiste.


Mais paradoxalement, c’est peut-être justement ce déséquilibre qui me donne autant envie d’en discuter après la séance.


Matpalala
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