Évidemment, on a déjà beaucoup parlé de cette Palme d'Or, je me contenterai donc d'expliquer en quoi, selon moi, le film de Mungiu répond à ce que l'on est en droit d'attendre d'une telle récompense : qu'elle nous questionne sur notre vision du monde, l'évolution de la société et/ou notre rapport à l'Autre. Quelques réflexions à lire éventuellement après avoir vu le film (que je ne vais pas prendre la peine de résumer), au risque sinon de n'y trouver aucun intérêt...
Si le cinéma de Mungiu n'est typiquement pas du genre qui puisse me toucher en profondeur, force est d'avouer que "Fjord" fait preuve d'une intelligence implacable sous ses dehors faussement manichéens. Je suis d'une génération où peu de gens ont échappé enfants à quelques fessées, souvent méritées, de la part de leurs parents sans que cela n'ait été traumatisant en aucune manière, mais où dans le même temps nombre d'enfants subissaient des abus physiques et sexuels dans l'indifférence générale y compris des services sociaux à l'époque, comme la DDASS qui prenait rarement la peine de s'intéresser aux situations suspectes. Au début du récit, on a ainsi tendance à juger positivement l'implication de l'aide à l'enfance et même certaines mesures pouvant sembler extrêmes, comme le retrait des enfants aux parents bien que les violences supposément commises par ces derniers ne soient jamais étayées et encore moins montrées. Mais notre point de vue va peu à peu changer jusqu'à radicalement s'inverser, car d'une part jamais l'amour sincère du couple Gheorghiu pour ses enfants n'est mis en doute, les parents admettant seulement des fessées administrées à leurs enfants lorsqu'ils étaient plus jeunes, alors que d'autre part la violence de l'institution, froide et implacable, jugeant sans expérience parentale et sans jamais se remettre en question l'éducation prodiguée par un couple issu d'une autre culture où la fessée est admise, est de plus en plus caractérisée, jusqu'à un procès proprement aberrant qui en devient celui de la religion des parents avec un mépris affiché de l'avocat général pour leurs méthodes éducatives et leur vision du monde.
Visiblement inspiré de plusieurs affaires bien réelles (dont une en particulier impliquant une famille roumaine), le film a en effet la bonne idée de s'attacher à une famille chrétienne traditionnelle dont l'éducation pour le moins conservatrice, toute radicale qu'elle puisse paraître, ne l'est finalement pas davantage que celle d'une famille musulmane moyenne... si ce n'est qu'aujourd'hui cette religion historiquement blanche ne bénéficie pas du même amalgame "antireligieux = raciste" que l'Islam, paralysant toute critique constructive et poussant à y réfléchir à deux fois pour afficher un mépris potentiellement justifié. Même en réprouvant leur traditionalisme et leurs idées, ce qui est tout à fait mon cas en bon athée et a sans doute nourri mes propres préjugés au début du récit comme le souhaitait probablement Mungiu, on en arrive pourtant à prendre parti pour ce couple aimant embarqué malgré lui dans un véritable cauchemar judiciaire, dont même le père d'origine roumaine (étonnant Sebastian Stan) finira par remettre en question une partie de son éducation conservatrice (cf. les concessions au téléphone portable et aux jeux vidéo à la fin), au contraire de l'aide à l'enfance qui ne semble quant à elle s'intéresser qu'aux preuves à charge.
Logiquement, on se demande quel est le degré de réalisme du film sur le sujet (a priori, plutôt élevé), mais l'important n'est pas là tant "Fjord" entend à mon avis élargir le débat. Même si elle est prononcée dans le film par un conservateur aux intentions douteuses, la phrase "ils n'ont pas connu le communisme" à propos de la société norvégienne et la réflexion qui s'ensuit sur les dérives automatiques de tout pouvoir sans contrôle à propos de l'aide à l'enfance témoignent à mon sens de l'ambition de Mungiu de renvoyer dos-à-dos, en creux, les extrêmes du progressisme supposé vers lequel tendent certaines sociétés occidentales et toutes formes de fascisme, répondant à une tendance globale à la polarisation des politiques nationales où les extrêmes finissent par se rejoindre dans leur intolérance aux opinions dissonantes, un bord ayant simplement le prétexte de supériorité morale et de "camp du bien" que l'autre n'a pas, principe souvent plus idéologique que moral d'ailleurs avec toute l'hypocrisie que cela implique.
Il est ainsi intéressant, à ce dernier titre, de voir la manière dont le film oppose une enfance surprotégée jusqu'à l'absurde et des personnes âgées presque abandonnées à leur sort, dont personne ne semble se soucier du bien-être, jusqu'à la tentative de suicide du père de l'avocate et son décès dans une indifférence quasi générale... hormis justement du côté de Lisbet Gheorghiu (Renate Reinsve, excellente comme toujours à la tête d'un casting confondant de naturel, en particulier les trois ados), elle-même infirmière en maison de retraite et compas d'empathie du film face à des personnages secondaires constamment dans le jugement sur les opinons, les croyances et les méthodes éducatives de sa famille (cf. par exemple le directeur d'école, en apparence si compréhensif au départ et à qui l'excuse des supposées violences permet de faire montre dans le cercle intime de son véritable sentiment sur les Gheorghiu, ados compris dont l'influence sur sa propre fille est gratuitement jugée néfaste alors que dans les faits leur amitié semble plutôt l'apaiser).
La fin est assez désespérée (à l'exception bien sûr du tout dernier plan, symbolisant l'espoir de réelle empathie et communication véhiculé par les jeunes générations), à croire que face à un tel système il ne resterait que la fuite, dans l'incertitude qu'une justice puisse être possible alors même qu'aucune violence relative aux marques sur le corps d'Elia n'a été caractérisée autrement que par un geste réflexe de la mère pour l'éloigner d'une casserole d'eau bouillante.
"Fjord" d'avère donc en somme à la fois plus ET moins ambivalent qu'il n'en avait l'air de prime abord, moins vis-à-vis de ses personnages principaux, mais davantage dans son regard sur les prétendues libertés de nos sociétés occidentales, en particulier celles où tend à s'imposer un certain progressisme brandissant sa supériorité morale au mépris de toute tolérance à l'altérité. Autant dire que le fait qu'il soit déjà qualifié de "réac" dans certains cercles n'est en rien une surprise, malheureusement...