Dans son précédent opus, le très riche R.M.N., Cristian Mungiu interrogeait le choc des cultures né de l'arrivée d'une famille sri-lankaise dans un village roumain. Il y avait, tout en haut, l'Occident, associé à l'aisance matérielle mais aussi à la décadence morale, et, tout en bas, ces immigrés alimentant les fantasmes avant de réveiller les démons xénophobes. Au milieu, une famille roumaine évoluant au sein de sa communauté. La difficulté à se comprendre était au cœur du propos, symbolisée notamment par l'abondance de langues dans le film (roumain, hongrois, allemand, anglais). Un enfant était au centre des enjeux, sans pour autant qu'on lui donne la parole puisque ce garçon se montrait obstinément mutique.
Fjord reprend bon nombre de ces thèmes. C'est cette fois, non pas sa Roumanie natale mais l'une de ces sociétés occidentales dites "progressistes" qu'il interroge. Pas n'importe laquelle puisque la Norvège représente à peu près ce qu'on fait de mieux dans le monde occidental, qualifiée parfois de pays le plus démocratique au monde. Avec R.M.N., Mungiu confrontait une société encore très catholique à l'islam. Exit la culture musulmane et le statut de réfugié des sri-lankais : le cinéaste oppose une famille chrétienne d'un bon niveau social à une société comme celle de la Norvège, de culture chrétienne sécularisée. Est-ce à dire que la polarisation des débats s'est accentuée depuis R.M.N., puisque deux sociétés issues d'un même creuset ne peuvent plus se comprendre ? C'est en tout cas le sujet du film. Du moins son sujet principal car plusieurs thématiques le parcourent en mode mineur. Analyse.
Deux voisins en miroir
Dans sa pratique religieuse, la famille Gheorghiu est proche de l'intégrisme. Le père (Sebastian Stan) distribue bons et mauvais points suivant le comportement de sa progéniture, punit volontiers, sermonne abondamment. Les enfants font leurs prières le soir et étudient la Bible d'une façon littérale. L'homosexualité est un péché. On enfante à tour de bras, comme dans la France des années 50. Pour autant, Mungiu ne cède pas tout à fait à la caricature : madame (Renate Reinsve) travaille comme infirmière et le couple a une sexualité qui ne se limite pas à la procréation - on le voit dans une scène où Mihai s'approche de sa femme en train de lui nouer sa cravate et que celle-ci lui lance "on n'a pas le temps", avant de déposer un baiser sur sa bouche.
Les voisins des Gheorghiu en sont un miroir inversé. Mats, le directeur de l'école du village, est en couple avec une divorcée, Mia, venue s'installer avec son père handicapé et sa fille Noora. Cette dernière, à l'opposé des très bridés Gheorgiu, est l'ado rebelle dans toute sa splendeur : insolente, transgressive, mal dans sa peau. Intelligemment, Mungiu contrebalance ce portrait en jouant sur les mêmes points : Mia ne travaille plus, elle, ayant abandonné son job d'avocate, et lorsque le couple évoquera la sexualité (devant un très ironique feu de cheminée romantique), ce sera pour envisager de faire un enfant. Le personnage de Mia est intéressant : elle prend d'abord souvent le parti des Gheorghiu dans ses échanges avec Mats, avant d'accepter de les défendre. Ayant obtenu que les enfants rentrent chez eux, elle se rend à une cérémonie religieuse mais n'est pas pour autant gagnée par la grâce, comme le montre la conversation finale avec Mats au coin du feu. On ne sait, d'ailleurs, si elle a accepté de les défendre par compassion ou par désir de reprendre du service. A moins que ce ne soit parce que Lisbet s'occupe de son père...
Les vieux, la mort
Le personnage du père de Mia permet d'aborder le rapport à la vieillesse et à la mort de part et d'autre. Pour Mats et Mia Halberg, comme chez nous, on est embarrassé par les vieux. On les met donc dans des EHPAD en les confiant aux bons soins d'un personnel dévoué. On ne les considère plus tout à fait dans leur humanité, comme l'a montré un autre prétendant à la Palme d'Or à Cannes, le très beau Soudain de Hamaguchi. Une scène forte exprime cette idée : alors que Mia et Lisbet poussent le fauteuil roulant du vieillard, sa fille parle de lui comme s'il n'était pas là - et cela, au seul motif que, victime d'un AVC, il ne peut plus s'exprimer, un peu comme certains adultes parlent devant des bébés comme s'ils ne percevaient rien. (On fera, là encore, le lien avec R.M.N. qui mettait en scène à la fois un vieillard en fin de vie et un personnage mutique.) En lui consacrant de l'attention, Lisbet va lui redonner accès à la parole. On constate cette qualité d'attention dans une autre séquence, auprès d'une femme qui vient de perdre une proche.
L’aïeul, malgré tout, est fatigué de vivre : lorsqu'il se laisse tomber dans l'eau, au bout d'une jetée très symbolique, Lisbet le secoure alors qu'il la supplie de ne pas le faire. Pour les chrétiens, la vie est sacrée. Pourtant, dans une scène poignante, Lisbet acceptera de lui retirer son plateau-repas à sa demande, geste symbolique qui montre que son humanité prend le pas sur ses convictions. Le vieil homme s'opposait peut-être au sécularisme norvégien : Mungiu suggère sa foi lorsqu'il lance à Libset qu'il est certain qu'elle retrouvera ses enfants. Le cinéaste a toujours aimé distiller une touche d'irrationnel dans ses films.
Une autre caractéristique des sociétés sécularisées est d'invisibiliser les morts, alors que les sociétés traditionnelles ont coutume de les veiller plusieurs jours, cercueil ouvert. Mungiu choisit donc de montrer frontalement deux cadavres allongés, que Lisbet achève de "préparer". Images choquantes aux yeux de Jean-Marc Lalanne au Masque et la Plume. A dessein, peut-on penser.
Contagion réciproque
En Norvège, comme dans de nombreux pays du Nord, on ne met pas forcément des rideaux à ses fenêtres, manière de montrer que l'on n'a rien à cacher. Cette transparence exprime bien une certaine porosité entre les deux foyers, du moins chez les enfants : les adultes, eux, sont bien trop prisonniers de leurs certitudes pour s'ouvrir à l'autre. Il en va autrement du trio sur lequel le film va focaliser : Elia et Emmanuel chez les Gheorghiu, Noora chez les Halberg. Noora ne tarde pas à entraîner ses deux nouveaux amis dans ses transgressions : d'abord sauter de la fenêtre, puis aller faire un tour en bateau, enfin fuguer de nuit. "Ne fais pas ton mouton" lance-t-elle au toujours hésitant Emmanuel qui craint d'être puni. La phrase revient à plusieurs reprises, répondant aux ovins qu'élèvent Mihai et Lisbet dans la grange attenante à leur maison. Elia, plus sûre d'elle car plus âgée, se laisse gagner par cet esprit frondeur : à son père qui lui ordonne de remonter dans la voiture à la fin du film, elle répondra "et quoi sinon ?", exactement comme Noora à son beau-père dans une scène précédente. Comme Mats, Mihai ne sait que répondre.
Que les enfants, contrairement à leurs parents, puissent se nourrir au contact de qui est différent, voilà qui confère à ce Fjord une touche optimiste bienvenue dans ce film globalement sombre.
Guerre de religions
La société norvégienne qui, comme la nôtre, brandit comme un étendard sa laïcité, peine de plus en plus à admettre la persistance en son sein d'une religion vivace. Pourtant bâtie sur les principes du christianisme (accueil, non violence, protection des plus faibles...), elle ne la tolère que si elle reste dans les marges. Elle a érigé son agnosticisme au rang de forteresse. Les majestueuses montagnes qui servent de cadre au village la protègent, et si une avalanche survient, une "procédure" permet, toujours, calmement, de s'en prémunir. Comme la Suède que raille Ruben Östlund, la société norvégienne est cadenassée par sa vertu. Vous êtes accueilli à bras ouverts car on prône l'inclusion, mais si vous pianotez Amazing Grace sur le clavier de la cantine on vous demandera poliment de jouer quelque chose de moins triste. On s'étonnera que vos enfants n'aient pas de portable et qu'ils n'aillent pas sur Youtube comme tout le monde. Priver un enfant des attributs de la modernité est quasiment perçu comme une maltraitance ! Un comble. Alors le jour où un bleu apparaît sur l'épaule d'une élève, le terrain aura été tout préparé pour qu'on conclue à des violences parentales. Sans autre forme de procès.
Comme le montrait, là encore, R.M.N., la violence exercée par l'Occident est toujours policée. L'Aide Sociale à l'Enfance, institution toute puissante en Norvège, indépendante du pouvoir politique, peut annoncer à une mère qu'on va lui retirer son bébé, mais si cette mère hausse le ton, on posera simplement le téléphone sur la table en précisant que la conversation va être enregistrée et pourra être retenue contre elle. C'est à coup de petites phrases, de bribes de conversation, de sous-entendus, que Mungiu montre le piège qui se referme sur cette famille. Un piège tendu au nom d'une bonne cause : l'intérêt supérieur de l'enfant. Mihai, lui aussi, l'invoque lorsqu'il punit sa progéniture : punir, c'est faire comprendre qu'on ne peut déraper sans en payer le prix - c'est donc préparer les adultes responsables de demain. Pour l'Aide Sociale à l'Enfance, soustraire cette fratrie à sa famille, c'est lui éviter une enfance traumatisante qui se ressentirait à l'âge adulte.
D'un côté, les adeptes de l'universalisme, qui considèrent que leurs valeurs doivent s'imposer partout, de l'autre, les défenseurs du multiculturalisme, qui prônent la prise en compte des particularités de chaque tradition. Une ligne de fracture qui divise, en France, sur la question du voile islamique. Pour Mihai, la Norvège se montre intolérante vis-à-vis de sa différence culturelle. Pour Gunda, de l'Aide Sociale à l'Enfance, la Norvège doit refuser toute expression d'une pensée jugée réactionnaire. Vaste débat ? Oui, mais de débat il n'y a plus, chacun s'arcboutant sur ses convictions. Quand on ne peut pas se comprendre avec les mots, reste la violence. A la violence euphémisée du progressisme norvégien s'oppose celle, brute, de la communauté roumaine que Mihai a appelée à la rescousse. Encore une dualité explorée dans R.M.N. Les vociférations des religieux desservent la cause des Gheorghiu, décidément perçus comme des sauvages.
Mungiu se délecte à renvoyer dos à dos ces deux formes d'intégrisme. Le progressisme devient lui aussi une religion dans sa pire acception lorsqu'il est pétri de certitudes et en perd toute humanité. Chacun de ces systèmes de pensée prétend protéger les sacro-saints et innocents enfants, mais personne n'écoute les intéressés. Ou, du moins, pas une fois que l'on s'est forgé une conviction. Il y a bien d'abord, en effet, écoute d'Elia et Emmanuel, afin de savoir s'ils ont été frappés. Là réside un trou scénaristique : on peine à comprendre que les enfants aient pu déclarer qu'ils étaient "battus". Le film ne montre jamais un geste violent de Mihai et Lisbet, hormis le fameux geste nerveux de Lisbet lorsqu'elle craint que ses deux aînés n'aient ébouillanté son bébé. Fidèle à sa méthode qui consiste à ne pas tout dire pour stimuler le spectateur, Mungiu laisse planer un doute, alimenté par des scènes de bagarre entre Elia et une camarade de classe lors des séances de gym.
Mais, pas plus qu'il n'en fallait à l'Inquisition, l'Aide Sociale à l'Enfance n’a besoin de preuves. Comparaison n'est pas raison, certes, tant le combat de cet organisme a bien des vertus, mais on ne peut qu'être ébahi de constater qu'une fessée ou une gifle puisse mener à se faire retirer ses enfants et même à un procès au pénal. Voilà donc nos enfants placés en famille d'accueil. Elia et Emmanuel ont beau répéter qu'ils veulent rentrer chez leurs parents, rien n'y fait : on sait mieux qu'eux ce qu'il leur faut. Mihai agira de même la nuit où il décidera de quitter la Norvège : Elia lui reprochera de ne pas lui avoir demandé son avis. La contagion ne concerne pas que les ados, elle touche aussi les adultes, fût-ce à leur corps défendant : ainsi Mats est-il montré punissant Noor devenu trop insolente, quand on apprend que Mihai a commandé un jeu vidéo pour le Noël d'Emmanuel.
Qui sont les gentils ?
Mungiu veille à ne pas se montrer trop manichéen : du côté des Norvégiens, la cause est incontestable, les arguments solides, et les voisins se montrent toujours chaleureux ; du côté des Gheorghiu, on mentionne leur homophobie et leurs principes éducatifs pour le moins discutables. Malgré tout, le film se montre bien plus critique sur le progressisme norvégien que sur l'archaïsme roumain. La Gunda de l'Aide Sociale à l'Enfance est d'une insensibilité digne des films tranchés de Ken Loach (on pense d'ailleurs furtivement à Lady Bird). L'avocat de l'organisme est assez retors pour se servir de la religion contre Lisbet lorsqu'il l'interroge ("mentir ne serait pas très chrétien") et il se montre outrancier dans ses interventions sans être empêché par la présidente. Non content d'avoir dénoncé l'intolérance de la société novégienne à tout ce qui ne pense pas comme elle, Mungiu suggère un inceste de Mats sur Noora - avec subtilité, certes : un simple drap que Noora remonte sur elle lorsqu'elle apprend que son beau-père frappe à sa porte. Les Halberg sont lâches à l’occasion : on les voit se cacher lorsque Mihai se présente chez eux, au plus mauvais moment du procès. On coche la case "jeunes suicidaires", avec la scène où Noora s'ouvre les veines, alors que sa copine Elia semble bien plus équilibrée (car, certes, la religion offre un cadre sécurisant à l'adolescence). Une véritable police de la pensée s’est instaurée, au point que déclarer qu’une famille c’est un père et une mère vous rend suspect. Les fameuses dérives du wokisme. Quant à la machine administrative norvégienne, faite de "procédures", elle a peu à envier à celle de la grande époque communiste, que Mungiu s'employa à dénoncer dans Baccalauréat - la corruption en moins toutefois. Pour enfoncer le clou, l'argumentaire de Gunda est débité devant un drapeau norvégien flottant à la fenêtre, et la voiture qui redémarre renverse un plot des Gheorghiu sans s'en préoccuper. Indéniablement, la charge est lourde.
En face, les Gheorgiu sont bel et bien montrés essentiellement comme des victimes. A cette occasion, le film parvient d'ailleurs à émouvoir à plusieurs reprises. Lorsque Lisbet, qui s'est vue retirer son bébé, reste interdite sur le macadam, alors que Mihai exprime sa rage hors champ. Lorsque Lisbet est filmée de dos tirant son lait, un plan qui exprime magnifiquement la solitude de cette mère. Lorsque Mia explique au couple, en route pour rendre visite à ses deux aînés, tout ce qu'il ne faut pas faire : se précipiter vers eux, pleurer, leur demander s'ils leur manquent... L'entrevue, terrible, rappelle une scène similaire dans le beau film de Marco Bellocchio, L'Enlèvement. Lorsque Noora et Elia s'étreignent, rejointes, après un temps d'hésitation, par Emmanuel.
Dans la scène de fuite vers le Danemark, Mungiu a l'idée d'intensifier l'oppression ressentie par les Gheorghiu en suggérant une voiture noire lancée à leur poursuite. Grondement de la voiture des Gheorghiu, suivi d'un autre grondement, celui de ce second véhicule, que le couple scrutera ensuite avec inquiétude. Fausse piste, puisque la famille parvient sans encombre à embarquer sur le bateau.
Un thème secondaire : l'homosexualité
Un ultime thème revient de loin en loin, celui de l'homosexualité. L'un des signalements à Gunda provient du fait que la deuxième fille des Gheorghiu a répondu, à une fille de sa classe qui se déclarait lesbienne, que c'était "un péché". Une raison de plus de soustraire leur progéniture à des parents exerçant une influence aussi néfaste. De son côté Noora exprime un amour ardent pour Elia, et sans doute l'agressivité de sa camarade au gymnase provient-elle d'un sentiment de jalousie. On voit l'adolescente s'approprier sur son lit l’univers d’Elia en recherchant sur son téléphone une chanson entendue là-bas. Plus tard, Noora vient allumer un cœur de lumignons devant la demeure des Gheorghiu et insiste lourdement pour qu'Elia, punie, puisse venir à son anniversaire. Enfin, dans la scène finale, alors que le bateau quitte le port, elle lui lance qu'elle l'aime.
Mihai a sans doute senti entre sa fille et celle de Mia une attirance malsaine. Est-ce pour cela qu'il décide de quitter la Norvège en pleine nuit sans fournir d'explication à Elia, soupçonnant peut-être, que celle-ci opposera une forte résistance ? Comme toujours, Mungiu suggère plutôt que d'affirmer, rendant son film "long en bouche". Toujours est-il que Noora se précipite vers le bateau qui vient "d'avaler" toute la famille. Deux images s'opposent : celle de la foi vivante du Christ marchant sur l'eau, tirée du Nouveau Testament associé au Dieu d'amour, et celle de la baleine avalant Jonas, tirée de l'Ancien Testament associé au Dieu punitif. Cette conclusion rééquilibre quelque peu la balance en défaveur des Gheorghiu.
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Quelque peu, mais pas totalement : le film reste accablant pour le progressisme norvégien, enfer pavé des meilleures intentions. Ce parti pris fait-il de Fjord un film "de droite", comme on a pu le lire ? Prétendre cela, c'est verser, précisément, dans le travers que le cinéaste dénonce. A l'instar de L'Abandon de Vincent Garanq, le film de Mungiu suscite moult polémiques. C'est certainement le signe de sa fécondité. Une richesse dont témoigne aussi la longueur de cette analyse.