Ce matin, sujet de philo (6 heures) : Faire de la politique.
Ce soir, le film Fjord (2 heures 26).
Dans ma copie, je me suis demandé comment on pouvait déterminer si un homme faisait de la politique. Dans ce film, je me suis demandé quelle était sa portée politique. J'avais entendu: ce film est un film de droite. J'avais entendu : ce film est un film de gauche. Je l'ai regardé et j'en ai conclu : c'est un film de fou.
Blague à part, pourquoi ce film est bien?
C'est justement parce qu'il s'inscrit dans le contexte politique actuel de polarisation des extrêmes (aujourd'hui, chaque gauche dit à sa voisine qu'elle n'est pas assez de gauche), et propose avant tout un message de tolérance. Je ne parle pas d'une tolérance bisounours. Je parle de la tolérance qui empêche une société de basculer dans l'autoritarisme. Car l'autoritarisme, qu'est-ce que c'est? C'est une société qui réprime l'opposition.
On ne répétera jamais l'importance du débat politique. Ne pas questionner ses opinions, c'est être un "mouton" (Noora qualifiera ainsi Emmanuel à plusieurs reprises). Loin de moi l'idée de faire un discours moralisateur de type "chaque personne a le droit de dire ce qu'elle pense". Je suis de gauche, et j'assume mes convictions de gauche. J'assume de dire que les valeurs de l'extrême-droite, ou de la droite, dira-t-on aujourd'hui, sont impossibles à défendre rationnellement. Mais pour combattre les opinions il ne faut pas tricher.
En effet, on peut grossièrement résumer le film ainsi : la Norvège, pays de centre-gauche aux valeurs progressistes, accueille une famille romano-norvégienne, aux valeurs profondément conservatrices. Ici, ça gêne d'entendre des enfants dire à l'école qu'une fille lesbienne ira en enfer. Ici, ça gêne d'être chrétien intégriste. Ici, le pays est merveilleux, n'est-ce pas ?
Un concours de circonstances va amener la famille à être accusé de battre ses enfants. Le procès démarre. Sauf qu'il s'agira surtout du procès des valeurs de la famille, qui dérangent. Cela interroge : la justice peut-elle n'être pas politique? Ce qui doit arriver arrivera. Là où le spectateur est placé du côté de la famille, la gauche, les méchants, enlève la garde de l'enfant de la pauvre famille qui n'a rien demandé et qui n'avait pourtant rien à se reprocher, sauf "de petites fessées". La famille, n'ayant pu s'assimiler, quittera le pays.
Ainsi, le message est clair : nous devons systématiquement nous remettre en cause et questionner nos valeurs. Ce père chrétien conservateur même s'il a une tête de daron violent, même s'il a l'air de frapper ses gosse, sans preuve, on ne peut pas le condamner. Alors les les preuves, on va aller les chercher dans le préjugé. On va les chercher dans les convictions politiques.
Au fond, ce qui importe, c'est pas tant de savoir si les enfants sont effectivement battus (pas de quoi s'alarmer, on est dans une fiction!), mais c'est de sonder nos propres opinions afin de déterminer si elles sont rationnels.
Ce qu'il y a de profond dans le film, c'est que la façon de filmer influence directement notre perception des choses. Le début du film nous laisse clairement à penser que le père bat les enfants. La fin nous laisse penser le contraire.
Or la façon qu'on a nous de filmer notre monde, elle est influencée par nos valeurs.
-1 point car le film aurait été meilleur s'il n'était pas aussi caricatural, et aurait du embrasser sa contrariété en laissant davantage le flou sur le parti à défendre. À la fin du film, le spectateur ne peut pas rationnellement être contre la famille, et aura tendance à se dire qu'ils ne sont pas bien malins ces norvégiens, à accuser aussi facilement les autres. Pourtant ces jurés, cet avocat de l'accusation, ces défenseurs des droits des enfants, ces voisins qui ne veulent pas de problème, ce serait pas chacun de nous ?