Sous ses atours gothiques et son ambition affichée, Frankenstein version Del Toro s’enlise dans une mise en scène verbeuse et théâtrale, incapable d’incarner la pulsation vitale au cœur du mythe. Un film sur l’humanité, dénué de chair.
Qui ne connaît pas Frankenstein, ce monstre composé d’un assemblage de cadavres, imaginé au XIXème siècle par Mary Shelley, dont les déboires ont été adaptés des centaines de fois au cinéma, notamment par le légendaire Boris Karloff ? Eh bien si vous le connaissez, vous aurez remarqué une erreur dans ma question : Frankenstein n’est pas le nom de la créature, mais celui de son créateur. C’est ce que cette nouvelle adaptation a le mérite de rappeler… et c’est là un de ses rares atouts.
Il y avait pourtant de quoi être excité à l’idée que Guillermo del Toro, orfèvre du cinéma fantastique, s’attaque à ce mythe. Pour le cinéaste mexicain, qui a marqué notamment avec son Labyrinthe de Pan, Frankenstein est un totem auquel il voue une profonde admiration. Ce sont les films avec Boris Karloff qui lui ont donné envie de faire du cinéma. Après avoir déjà abordé la thématique prométhéenne avec son adaptation de Pinocchio, il semblait fin prêt pour s’attaquer à Frankenstein.
Et ses belles intentions sont bien visibles à l’écran, criantes mêmes. Les costumes, les décors et les compositions sont admirables et respirent le respect du matériau d’origine. Le cinéaste proclame son amour du cinéma « fait main ». Pourtant, il ne peut s’empêcher d’y superposer une couche numérique, que ce soit dans l’étalonnage colorimétrique criard ou l’ajout d’images de synthèse aseptisées et sans chair. Résultat : l’image du film a un aspect aussi « mort-vivant » que son monstre. Mais contrairement à son personnage titre, le film ne prend jamais vie.
Le problème tient principalement à un scénario extrêmement laborieux, beaucoup trop verbeux et qui ne peut s’empêcher de répéter et expliquer ce qu’il montre. Certes, le roman est un récit épistolaire qui enchâsse les histoires, ce qu’essaie de faire ici del Toro. Mais le résultat est catastrophique : la narration en flash-back n’ajoute que des couches de répétitions. L’histoire n’est plus racontée mais carrément assénée. Le cinéma est écrasé par le commentaire. La direction d’acteurs n’aide pas à faire passer la pilule, la plupart des comédiens surjouant théâtralement leur figure. Les seconds rôles sont mécaniquement articulés autour du récit principal. La réinvention de l’aspect de la créature est elle aussi mitigée : si son côté zombie gothique passe assez bien lors des scènes d’effroi et de brutalité, elle frise le ridicule lorsqu’elle s’attendrit et s’humanise. Dans ces phases moins bestiales, difficile de dire si c’est la faute du comédien Jacob Elordi, de la direction d’acteurs ou du maquillage, mais le monstre évoque davantage un Muppet égaré qu’une créature tourmentée. Emballez tout ça avec une bande-originale générique signée Alexandre Desplat et vous obtenez un film en phase terminale, ou autrement dit, un produit calibré Netflix, qui désincarne un beau mythe de la littérature gothique.