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Frankenstein : Un Monstre Nommé Désir

J'adore quand netflix me ferme ma gueule. J'étais là à balancer ma science sur l'étiquette "films pas ouf" qu'on met collectivement sur les films Netflix notamment avec Ballad of a Small Player, puis là je vois que Frankenstein est dans les tops meilleurs films en streaming. Je dois me faire vieux je sais pas, je ne comprends plus. Mais le Frankenstein de Guillermo del Toro sur Netflix c'est un poignard dans le dos en fait, surtout uand ça vient d'un type dont on a adoré quasiment toute la filmographie depuis Le Labyrinthe de Pan jusqu'à Nightmare Alley en passant par L'Échine du Diable, même Crimson Peak et le cabinet des curiosités étaient sympa. Énorme respect également pour son investissement dans le jeux vidéo. Bon après honnêtement La Forme de l'eau j'ai jamais pigé l'hystérie collective malgré les Oscars et le Pinocchio en stop motion était visuellement joli mais narrativement pas incroyable donc disons que Del Toro parfois tire un peu à côté, mais quand il tape dans le mille il tape vraiment fort. Sauf que là avec ce Frankenstein qui débarque avec cent vingt millions de dollars made in Netflix et deux heures trente de runtime et Oscar Isaac dans le rôle principal et Jacob Elordi en créature et toute cette promo autour du film événement de l'année et de l'adaptation définitive du roman de Mary Shelley: on se prend une claque mais pas du tout dans le bon sens.


La photo de Laustsen est vraiment pas incroyable, oui on a des jolis cadrages gothiques et des décors construits à l'ancienne mais franchement ça pue la plateforme de streaming pour le coup. Oui Isaac est très bon en Victor tourmenté et livre une bonne performance dans ce rôle ingrat, mais bordel de merde qu'est-ce que c'est lourd et verbeux, et qu'est-ce que ça piétine, et qu'est-ce que ça transforme un mythe horrifique en salon de thé philosophique où tout le monde cause pendant des plombes.


Le truc qui assassine vraiment le film c'est cette avalanche de dialogues où personne ne ferme sa gueule pendant plus de trois secondes. Les personnages passent leurs vies à se raconter leurs histoires mutuellement avec des phrases ultra-construites qui ressemblent à de la littérature du dix-neuvième siècle lue à voix haute plutôt qu'à des vraies conversations humaines, Del Toro structure son machin en chapitres le point de vue de Victor puis celui de la créature sauf que ce qui marche sur papier devient une torture à l'écran parce qu'on se tape littéralement deux heures de gens qui racontent des trucs pendant que d'autres écoutent, Victor explique au capitaine du bateau comment il a créé la vie puis la créature explique comment elle a appris l'humanité puis Victor ré-explique pourquoi il a créé la vie puis la créature ré-explique qu'elle a appris l'humanité et donc elle traque Victor? et franchement, à un moment donné j'ai failli éteindre tellement j'en avais marre d'écouter des monologues pompeux qui surtout, peut importe le point de vue, parlent d'exactement la même chose.


Il y a cette séquence interminable au milieu où la créature observe une famille avec un ancien aveugle pendant des mois et apprend à parler en les écoutant et Del Toro filme ça comme un putain de documentaire éducatif où la créature nous récite avec des phrases parfaitement articulées comment elle a découvert la littérature et la compassion et la méchanceté humaine, et à ce moment-là je me suis dit que Del Toro avait viré côté théâtre radiophonique, il a tellement peur que son public rate une seule de ses idées géniales qu'il les fait verbaliser explicitement par ses personnages au lieu de les montrer visuellement. Et puis son père le Frankenstein, faut parler de Jacob Elordi en créature parce que c'est littéralement la pire décision de casting qu'on ait vue cette année, le mec est un mannequin de deux mètres avec une gueule d'ange et des yeux de moineau un mois de Janvier et au fur et à mesure du film en développant son humanité il devient defacto plus en plus mainstream-beau au point qu'à la fin il ressemble juste à un gothique légèrement pâle avec quelques cicatrices edgy qui passerait tranquille dans un défilé sur Paris ou porter un sac poubelle c'est trending, le mythe c'est pas censé être une créature tellement repoussante physiquement que tout le monde la rejette instantanément par dégoût viscéral de son apparence monstrueuse? Et c'est ça qui la transforme progressivement en monstre vengeur, le rejet constant basé uniquement sur son physique alors qu'intérieurement elle est sensible et innocente? Bah là comment tu veux me faire croire que les gens fuient horrifiés en voyant Elordi et ses cicatrices de maquillage, Del Toro dit qu'il voulait une créature "belle d'une certaine manière" parce qu'il a toujours aimé les monstres ou je sais pas quoi mais là il rate complètement le coche en édulcorant tellement le design qu'il ne reste plus rien de monstrueux juste un grand dadai, bg selon les normes, triste, qui parle comme un poète romantique et fais des bisous à des Bambis dans la forêt non mais hello?! Et puis elle chiale la créature. Elle caresse le visage de Isaac, elle sent son cœur battre, fin c'est si aseptisé que ça m'en fait des décharges et pas à l'endroit ou ça me redonnerait de l'intérêt pour le film. Si cette créature se pointait dans la vraie vie les gens diraient "oh, nice ton cosplay" pas "Ta mère la Shelley ,m'approche pas". Le fait qu'Elordi parle aussi avec une diction parfaite et un vocabulaire de professeur de littérature dès qu'il a appris à communiquer achève de tuer toute crédibilité, c'est censé être un être assemblé de morceaux de cadavres qui découvre le monde pour la première fois mais il s'exprime comme s'il sortait d'Oxford après un doctorat en philosophie juste en lisant trois bouquins à un aveugle qui lui a lui même appris à les lire en un. Zéro maladresse, zéro apprentissage visible, juste boom il est plus intelligent, plus sensible rt parle mieux que Victor lui-même.


La structure avec ce cadre du bateau coincé dans les glaces où Victor raconte son histoire au capitaine crée aussi une distance mortelle parce qu'on n'est jamais vraiment plongé dans l'action on écoute constamment quelqu'un raconter quelque chose qui s'est passé avant donc impossible de s'investir émotionnellement, et le rythme est d'une mollesse catastrophique avec des scènes qui s'étirent en longueur alors qu'elles auraient dû durer trois minutes max, cette partie où Victor fabrique son bordel de machine pendant que la créature fais oogabooga sur un tuyau de chaudière, puis on a les interactions avec les personnages secondaires, surtout celles de Victor qui, bien que Isaac donne tout hein, c'est juste du "ahah! Je suis un savant fou, personne ne me comprend parce que vous êtes tous trop CONS, la mort je lui maîtrise son artère fémorale en faisant des recherches interminables sur les 72 points du chakra de Naruto ou je sais plus comment j'ai trouvé la solution mais VOILA! ma machine construite dans une tour qui ressemble à un paratonnerre géant, marche! Quel heureux hasard, merci le fric du beau père de mon frère soit le père de la mégère que je veux kenzer... Il est en vieeeeeeee!" j'en chierais presque dans mon froc. Et puis après ça, ça se regardent en chiens de faïence et se balancent des "tu m'as trahi", "Non, c'est toi l'humain mais c'est toi le vrai monstre", "que je suis seeeuuuuul" "fais moi une meuf sinon je baise celle de ton frère." Bref, des mots et des phrases et des paragraphes qu'on a déjà entendus cinquante fois dans le film, Del Toro est tellement amoureux de ses propres dialogues qu'il refuse de couper quoi que ce soit et le résultat c'est un film obèse de deux heures trente. Les personnages secondaires n'existent pas vraiment, Mia Goth en Elizabeth sert juste d'objet d'amour qui se fait buter par Victor en essayant de tuer la créature ce qui la motive à vouloir fumer encore plus son créateur, la motivation de Victor, on finit par même plus savoir c'est quoi exactement, cherche t-il à vaincre la mort? A baiser la meuf de son frère comme l'intégralité des personnages de cette histoire? A maltraité l'objet de sa création comme son père l'a fait avec lui? Est ce simplement une merde abusive? Christoph Waltz fait du Christoph Waltz en mentor de Victor avec les mêmes tics actoraux que dans Inglorious Bastards en campant un perso sur le point de claqué jamais impacté moralement juste dans une espèce d'urgence constante de magne toi le cul de faire ta machine que je meurs pas, Felix Kammerer en William le frère a deux scènes et demie avant de mourir, candide du fait que TOUT LE MONDE VEUT BAISER SA MEUF. Et c'est censé être déchirant quand il se fait bobo la tête mais impossible de ressentir quoi que ce soit pour un personnage qu'on a vu dix minutes si ce n'est sa petite punchline à la fin dans son dernier souffle je me souviens pas exactement y'avais trop de mots mais c'était un truc du genre "t'es qu'une merde Victor." Del Toro ajoute ce père tyrannique à Victor qui balance des répliques niveau soap opera pour expliquer lourdement pourquoi le personnage est obsédé par le contrôle et par cette quête de dompter la mort et toute cette dimension psychologique père-fils est tellement téléphonée et explicite que ça en devient gênant, le film mâche absolument tout au lieu de laisser faire des connexions soi-même comme si Del Toro avait peur que l'on rate un micro-bout de son truc, et...


Bordel ce que ça me troue le cul, et ce qui le fait vraiment c'est que Del Toro avait carte blanche totale, il avait Oscar Isaac qui est un monstre d'acteur, il avait attendu ce projet, et il pond quelque chose d'aussi bavard et inerte et chiant que je me suis demandé si les critiques qui l'encensent avaient noter juste par amour du bonhomme, de l'acteur, ou si je suis juste un gros pouilleux dégueulasse. Je comprends que c'est mystique et intime, mais justement peut-être qu'il était trop proche du matériau et qu'il aurait fallu quelqu'un pour lui dire de couper une heure de blabla et de rendre la créature vraiment monstrueuse pas juste un fuckboy mélancolique avec une cicatrice d'anime. Le film a 93% sur Rotten Tomatoes et 7.6 sur IMDb et ça frôle le 7 et franchement je pense que c'est un cas classique de critiques qui n'osent pas descendre un auteur qu'ils respectent même quand il livre quelque chose de, si pas "râté" au sens propre du terme (car les goûts et les couleurs) mais franchement pas grandiose, il ne ressemble en tout cas qu'à un exercice technique déjà pas parfait mais en plus complètement vide émotionnellement où on admire le craft pendant qu'on s'emmerde à mourir.


Frankenstein a des petites qualités oui: la photo peut être même si je dirais pas que le film est beau après voilà, on dit qu'y'a pas de green screen mais ces scènes sur la glace là.... Juste, elles sont immondes. Isaac porte son personnage ça on peut pas lui retirer, Elordi n'est pas un mauvais acteur enfin je n'en sais rien je l'ai vu dans rien d'autre que ça, juste il va faire une romance avec Margot Robbie donc bon, vraiment pas l'acteur à cast pour jouer la créature de Frankenstein en fait, un Mickey Rourke ou un truc comme ça là, porte tes couilles Guillermo. Les décors pratiques montrent un artisanat qui se perd aussi. Mais rien de tout ça ne sauve un film qui noie son histoire sous des tonnes de dialogues littéraires et qui dénature complètement le mythe en rendant la créature trop belle, trop éloquente, trop humaine au point que toute la dimension horrifique et tragique de Shelley disparaît, c'est le genre de film où on regardes sa montre toutes les dix minutes en se demandant quand ça va se terminer alors qu'on devrait être captivé par cette histoire de création qui échappe à son créateur, et pour quelqu'un qui adore Del Toro et qui attendait ce projet c'est une déception massive qui prouve que parfois garder un projet trop longtemps le tue parce qu'on perd toute distance critique et tout sens de ce qui marche vraiment versus ce qui marche juste dans notre imagination, Del Toro aurait dû faire ce film il y a quinze ans quand il avait encore ce côté sauvage et transgressif au lieu de livrer cette version polie et sage qui ressemble à un téléfilm costumé et non un véritable film d'horreur gothique (à côté Nosferatu 2049 c'est un chef d'œuvre), le fait que Netflix l'ait sorti direct sur la plateforme en France sans sortie salles alors que c'est clairement pensé pour le cinéma est juste la dernière humiliation pour un projet qui avait absolument tout pour réussir et qui finit par être techniquement en vie mais narrativement mort, exactement comme la créature de Victor. Et si je dis pas mal écrit, c'est juste par respect. Oh, the irony.

bloodborne
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il y a 7 jours

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