« Ideals are peaceful. History is violent. » DON WAR DADDY COLLIER

David Ayer est un grand amateur de films de guerre et, après plusieurs scénarios et réalisations marqués par la violence et les rapports de force entre hommes, il souhaite évidemment mettre sur pied son propre film consacré au conflit. Son ambition est de raconter la guerre depuis l’intérieur d’un équipage de char, loin des grandes batailles spectaculaires et des figures héroïques traditionnelles. Il choisit surtout de s’intéresser aux dernières semaines de la Seconde Guerre mondiale, lorsque l’Allemagne nazie est déjà condamnée mais continue de se battre avec une férocité désespérée. Le conflit touche à sa fin, le régime nazi rend son dernier souffle et l’armée allemande manque progressivement d’hommes et de matériel. Face à elle, les soldats américains sont eux aussi épuisés par des années de combats, usés physiquement et mentalement, tandis que les pertes rendent les effectifs de plus en plus difficiles à remplacer.

David Ayer commence alors l’écriture de son scénario en puisant dans plusieurs récits et témoignages liés aux combats de blindés de la Seconde Guerre mondiale. Le film s’intéresse à une poignée de militaires américains enfermés dans leur char, le Sherman baptisé Fury, et confrontés à une armée allemande qui, malgré sa défaite imminente, reste particulièrement dangereuse. À travers cet équipage, Ayer cherche à montrer la camaraderie, la brutalité et les traumatismes propres à ces hommes qui passent leur temps dans un espace métallique exigu où la moindre erreur peut être fatale. Le personnage de Don « War Daddy » Collier est notamment inspiré de plusieurs véritables tankistes américains, dont Lafayette Green Pool, l’un des plus célèbres as de chars américains de la Seconde Guerre mondiale.

Lafayette Green Pool est effectivement devenu l’un des plus impressionnants as de l’arme blindée américaine durant la Seconde Guerre mondiale. Son bilan est particulièrement spectaculaire : il est crédité de plus de 1.000 soldats ennemis tués, de 250 prisonniers de guerre allemands capturés, ainsi que de nombreux véhicules et positions ennemis détruits, dont 12 chars confirmés et 258 véhicules blindés et canons automoteurs selon les chiffres qui lui sont attribués. Mais ce qui rend son parcours encore plus remarquable, c’est la brièveté de sa période de combat. Pool n’a combattu que pendant 81 jours, du 27 juin au 15 septembre 1944, principalement à bord de trois Sherman différents : un M4A1 et deux M4A1(76)W. Son expérience illustre cette guerre des blindés où les équipages pouvaient accumuler une expérience considérable en quelques semaines, tout en étant constamment confrontés à la menace de la destruction.

En 2014, Fury sort finalement au cinéma, mais David Ayer connaît une année pour le moins contrastée puisqu’il signe également un autre film d’action beaucoup moins convaincant : Sabotage.

Ce film de guerre met donc en scène l’équipage d’un char d’assaut M4A3E8 Sherman de l’armée américaine, engagé en Allemagne durant les dernières semaines de la Seconde Guerre mondiale sur le front de l’Ouest. Nous sommes à un moment où la victoire alliée semble désormais inévitable, mais où les combats restent particulièrement violents et meurtriers. À l’intérieur de leur blindé, les hommes sont à bout : ils ont accumulé les combats, les morts et les traumatismes, au point de fonctionner presque mécaniquement. Leur mitrailleur vient justement de mourir au combat et l’armée leur impose immédiatement un remplaçant. Celui-ci s’appelle Norman Ellison, un jeune soldat qui n’a rien d’un vétéran et qui n’était absolument pas préparé à ce qu’il va découvrir. Pour ces hommes, il ne s’agit pourtant pas simplement d’accueillir un nouveau membre : il faut apprendre à faire confiance à quelqu’un dont l’inexpérience peut littéralement provoquer leur mort.

C’est donc à Norman Ellison que le public va naturellement s’identifier. Contrairement aux quatre autres membres de l’équipage, Norman est encore un véritable bleu, un soldat qui n’a pas été préparé psychologiquement à la réalité du front et qui découvre la guerre en même temps que nous. C’est à travers son regard que l’on découvre progressivement le fonctionnement du tank, les relations extrêmement particulières entre ses occupants et surtout la violence de leur quotidien. Son parcours constitue finalement l’épine dorsale du film : il doit apprendre à tuer, à obéir et à survivre, tout en comprenant que les règles morales auxquelles il croyait avant d’arriver sur le front ne fonctionnent plus vraiment ici. Tout ce qu’il endure va progressivement le transformer. Son évolution, sa capacité à prendre sa place au sein de l’équipage et, surtout, sa résilience face à l’horreur constituent le véritable cœur dramatique du film.

Logan Lerman incarne Norman Ellison et il est particulièrement bien choisi pour ce rôle. Il possède cette apparence de jeune homme encore innocent, presque trop propre pour appartenir à cet univers couvert de boue, de sang et de poussière. Son physique et sa jeunesse accentuent immédiatement le contraste avec les autres membres de l’équipage, qui semblent avoir vécu plusieurs vies avant même que Norman ne mette les pieds dans le tank. Il représente donc parfaitement le jeune soldat auquel le spectateur peut s’identifier, celui qui découvre progressivement ce que signifie réellement faire la guerre. Face au charisme monstrueux de ses compagnons, il apparaît volontairement comme le maillon faible. Et c’est précisément ce qui rend son évolution aussi intéressante : plus le film avance, plus Norman finit par ressembler aux hommes qu’il craignait au début.

Brad Pitt, Shia LaBeouf, Michael Peña et Jon Bernthal sont de véritables monstres de charisme dans leurs rôles respectifs. Ils semblent tous avoir été profondément déformés par la guerre. Ils sont violents, vulgaires, imprévisibles et parfois franchement dérangés, mais leur comportement est aussi celui d’hommes qui ont passé tellement de temps à tuer et à survivre qu’ils semblent avoir abandonné une partie de leur humanité. Ils fonctionnent comme une seule entité, avec leurs habitudes, leurs codes et leurs automatismes. Ils connaissent leur tank par cœur et savent exactement comment réagir lorsque le danger apparaît. Ce sont presque des machines à tuer, des machines de guerre, et le parallèle avec leur Sherman est évident : eux aussi sont devenus des armes façonnées par les combats. Leur humanité existe encore, mais elle est profondément enfouie sous des années de violence.

C’est justement parce que Norman est encore humain qu’il éprouve autant de difficultés à s’intégrer. Il ne comprend pas leurs plaisanteries, leur brutalité et cette manière qu’ils ont de considérer la mort comme quelque chose de presque banal. La scène du repas chez les deux Allemandes constitue alors un formidable moment d’exposition pour l’équipage. Pour la première fois, ces hommes sont confrontés à quelque chose qui ressemble à une vie normale, loin du champ de bataille. Norman voudrait profiter de cet instant et retrouver une forme d’humanité, tandis que ses camarades continuent de se comporter comme des soldats incapables de sortir complètement de la guerre. Pourtant, War Daddy révèle ici une facette différente de lui-même. Derrière le vétéran brutal et autoritaire, Brad Pitt laisse apparaître un homme capable de compassion, qui comprend parfaitement ce que Norman est en train de perdre. Comme son surnom le suggère, War Daddy est un peu le père de cette famille dysfonctionnelle. Il les dirige, les protège et les maintient soudés. Et tous finiront par suivre leur père jusqu’au bout.

Norman réussit progressivement à s’intégrer à l’équipe et finit même par gagner son surnom : Machine. Ce changement de nom symbolise parfaitement sa transformation. Au début du film, Norman est un homme incapable de tuer et horrifié par la violence de la guerre. À la fin, il est devenu capable de faire ce que ses camarades font depuis des années. Le moment où il est confronté à la mort des deux Allemandes marque notamment une rupture définitive : il comprend que la guerre ne lui permettra plus de conserver son innocence. Il devient alors, lui aussi, une machine. Il n’est plus seulement l’étranger installé dans le tank, il fait désormais partie de l’équipage et fonctionne comme ses camarades. Le tank devient presque une extension de son propre corps : il y entre comme un jeune homme terrifié et il en sort comme un soldat transformé par ce qu’il vient de vivre. Mais cette transformation a évidemment un prix : pour survivre, Norman a dû abandonner une partie de l’homme qu’il était.

La scène finale est particulièrement troublante parce qu’elle inverse finalement tout ce que le film nous avait montré. L’équipage se retrouve encerclé par une force allemande largement supérieure en nombre et n’a pratiquement aucune chance de survivre. Pourtant, alors que la mort devient inévitable, ces hommes que le film nous avait présentés comme des machines de guerre semblent soudain redevenir humains. On ressent leur peur, leur fatigue et surtout leur attachement les uns aux autres. Pour la première fois, nous n’avons plus envie de voir ces personnages mourir : nous avons appris à les connaître et leur disparition devient véritablement douloureuse. Ils finissent presque tous par tomber dans leur tank, leur maison, leur dernier refuge. Seul Norman survit. Il quitte finalement le tank en passant sous le char, par cette trappe située sous le ventre du blindé. Le symbole est magnifique : Machine renaît en quelque sorte en redevenant Norman Ellison. Il sort de la machine par son ventre et abandonne derrière lui cette identité de soldat qu'il avait construite pour survivre.

Dans les dernières minutes, un jeune soldat allemand découvre Norman caché sous le tank et décide pourtant de lui laisser la vie sauve. Ce geste est essentiel parce qu’il empêche le film de devenir une simple opposition entre les gentils Américains et les méchants Allemands. Ce jeune homme est lui aussi un produit de cette guerre : il porte un uniforme ennemi, mais il reste un jeune homme qui semble comprendre qu’il n’a plus envie de tuer. Le film avait déjà préparé cette idée avec les jeunes soldats allemands rencontrés auparavant, envoyés au combat alors qu’ils sont encore presque des enfants. Ils ne sont finalement pas si différents de Norman : tous ont été happés par une guerre qu’ils n’ont pas choisie. Après avoir passé tout le film à montrer comment la guerre transforme les hommes en machines, le film se termine donc sur un geste profondément humain.

Fury est avant tout l’histoire d’une transformation. Norman arrive dans le tank comme un jeune homme encore innocent et il en ressort comme un survivant profondément marqué par la guerre. Tout le film repose sur cette opposition entre l’homme et la machine : le Sherman est leur arme, leur protection, leur maison, mais il finit aussi par devenir le symbole de ce qu’ils sont devenus. War Daddy et son équipage ont presque entièrement sacrifié leur humanité pour survivre, avant de la retrouver dans leurs derniers instants. Norman, lui, doit emprunter exactement le même chemin avant de pouvoir redevenir lui-même. Et c’est probablement ce qui rend la dernière image aussi forte : après avoir passé tout le film à devenir une machine, il survit précisément lorsqu’il accepte de redevenir un homme.

StevenBen
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il y a 5 jours

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