Je crois que ma défiance envers les prénommes horrifiques date de Get Out.


Le problème, ce n’est pas simplement que le film repose sur un twist, c'est le cas de grands films (encore qu'un film qui ne vaut que pour son twist ne me semble finalement que peu digne d'intérêt). Non le problème, c’est que Get Out annonce son programme avec une telle évidence - un jeune homme noir part passer le week-end chez la famille blanche de sa petite amie - que le film semble ensuite passer son temps à confirmer ce que son point de départ nous a déjà donné tout cuit.


Ouverture : un homme afro-américain est violemment enlevé dans une rue résidentielle typique de banlieue américaine. Quelques minutes plus tard, notre héros, afro-américain lui aussi, se rend dans une banlieue américaine typique pour rencontrer une belle-famille blanche au comportement immédiatement suspect...


Le lien est si direct, si frontal, qu’il ne produit jamais le moindre mystère. On sait que quelque chose cloche, on sait dans quelle direction le film nous emmène, et il ne reste plus qu’à attendre que le héros mette le temps qu'il faut à comprendre. Oui, le film a un immense problème dramaturgique. Il commence par nous donner la clé de lecture, puis feint de préserver une ambiguïté qu’il a déjà détruite !


On pourrait tenter de justifier cette différence de traitement entre André, l'homme du début, et Chris le héros, en disant que Chris est une cible particulière, qu’il faut le séduire, l’amener volontairement, le faire entrer dans le rituel familial... etc. Mais cette défense ne tient pas puisque le film aboutit de toute façon à la même chose : Chris est piégé dans la maison et la famille a recourt à la violence nue et à la séquestration.


C’est là que le scénario se contredit : si cette famille peut enlever brutalement des hommes noirs dans la rue, comme elle le fait dès l’ouverture, et alors toute la longue mise en scène autour de Chris devient inutile. Littéralement. Et si elle a besoin au contraire d’un dispositif sophistiqué, avec Rose comme appât qui emmène l'amoureux/l'amoureuse noire en week-end chez les parents, l’hypnose, la vente aux enchères...etc, alors l’enlèvement brutal du début n’a plus de cohérence avec le reste du système. Le film voudrait l’efficacité choc d’une scène d’ouverture violente, et la mécanique plus lente d’un piège qui se referme sur le héros, mais ces deux logiques ne peuvent pas s'additionner. Seule conclusion possible : on est sur une pure machinerie scénaristique destinée à faire durer le film bien plus qu'il ne devrait.


Et là, on est qu'à cinq minutes de film. La suite va fonctionner sur le même mode tournant à vide.


En effet, une fois sur place, les domestiques afro-américains agissent de façon si étrange, si ouvertement inquiétante, que leur présence n'a rien de troublante, mais ne fait que signaler et surligner et appuyer : "attention, ce qui se passe est vraiment étrange !". La mère est d’emblée flippante, le fils semblerait plus à sa place dans Délivrance, le père lui-même est "normal" mais d’une manière beaucoup trop appuyée, bref rien ne respire, rien ne se déploie, tout nous est donné et programmé en amont.


Mais au-delà de ses errances narratives, ce qui me gêne le plus dans Get Out, ce n'est pas son sujet, évidemment intéressant - la persistance du racisme et du suprémacisme dans l’Amérique post-Obama - mais sa peur de vraiment s’y abandonner. Le film semble constamment vouloir nous rappeler qu’il sait ce qu’il fait, qu’il maîtrise son discours, qu’il est intelligent, ironique, conscient de lui-même, un objet parfaitement moderne. Sauf que cette conscience permanente, cette distance du regard, tue toute possibilité d'angoisse et de tension.

Santerre83
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le 14 juin 2026

Modifiée

le 14 juin 2026

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Santerre83

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