Harbin comptait parmi les gros blockbusters de la fin d’année dernière, ayant pris le pari audacieux de sortir le 24 décembre. Le film a franchi le cap du million d’entrées en seulement deux jours, atteint les deux millions en cinq jours, puis les trois millions en neuf, avant de terminer sa carrière à 4,9 millions de spectateurs. Un résultat honorable, certes, mais bien en deçà des attentes : producteurs et distributeur espéraient au moins sept millions d’entrées pour recouper le budget initial, voire dix pour rejoindre la barre — désormais quasi mythique — des dix millions.
La faute en revient à une mise en scène un peu pesante, qui privilégie de longues plages de dialogues insipides et ouvertement nationalistes, au détriment du développement des personnages et – surtout – des séquences d’action pourtant attendues.
Harbin appartient à la catégorie des « blockbusters nationaux », autrement dit des productions coréennes dont le budget dépasse les dix millions de dollars. Alors qu’on en comptait une trentaine en moyenne durant la seconde moitié des années 2010, leur nombre est tombé à une douzaine en cette année 2025 de crise, et pourrait encore diminuer dans les années à venir, faute de perspectives de relance pour l’industrie.
Plus précisément, le film s’inscrit dans le sous-genre des films de libération : ces adaptations biographiques apparues dans l’immédiat après-guerre cherchaient à rendre hommage aux figures emblématiques de la résistance coréenne et à témoigner de la détermination du peuple dans sa lutte pour l’indépendance face à l’occupation japonaise.
Une série inaugurée dès 1946 avec, justement, The Chronicle of An Jung-geun (Lee Gu-yeong, 1946), qui retraçait déjà la vie du militant indépendantiste coréen, célèbre pour avoir assassiné en 1909 Itō Hirobumi, alors gouverneur de la Corée occupée, peu avant son annexion. La biographie de la figure historique d’An Jung-geun connaîtra plusieurs autres adaptations au fil des décennies plus ou moins justes et réalistes, dont celle de la comédie musicale à succès Hero (JK Youn, 2022), bien meilleure que Harbin, réalisée à l’occasion du 150ᵉ anniversaire de sa naissance.
Woo Min-ho, réalisateur notamment de Inside Men (2015), The Drug King (2018) et L’Homme du Président (2020), a justifié sa démarche d’en proposer encore une autre version en cherchant à offrir une image différente d’An Jung-geun : celle d’un homme animé d’une détermination silencieuse, décidé à atteindre son but sans jamais renoncer, mais traversé par la peur, la tristesse et la solitude de celui qui porte la responsabilité du destin de ses compagnons, tous menacés de mort à chaque instant. Il affirme ne pas avoir voulu réaliser « un simple blockbuster spectaculaire », mais un film capable de faire ressentir la vérité de cet homme et de son engagement.
Si l’on prend ces déclarations — sans doute d’ordre promotionnel — faites au moment de la sortie du film, le pari est alors…complètement raté. Elles révèlent d’ailleurs l’une des failles majeures du projet : la volonté de donner un visage plus humain à An Jung-geun. Comme je le suggérais plus haut dans mon post, le film échoue totalement à insuffler corps et âme à ses personnages. Certes, il multiplie les personnages autour du héros, mais les réduit à des stéréotypes éculés du cinéma commercial et, pire encore, les condamne à déclamer des dialogues d’une platitude affligeante, traversés d’un nationalisme pesant.
« Peu importe », dira-t-on, « si la psychologie passe au second plan, pourvu que le film offre un véritable divertissement ». Mais le réalisateur l’avait clairement annoncé dans ses intentions : il ne souhaitait pas réaliser un blockbuster spectaculaire. Exit donc les scènes grandioses — ou presque —, si ce n’est celles, aperçues dans la bande-annonce, qui résument à elles seules l’essentiel de l’action en quelques secondes.
Pourtant, les occasions ne manquaient pas — je pense notamment à ce moment où les camarades commencent à soupçonner la présence d’une taupe parmi eux : une occasion en or d’instaurer une véritable atmosphère de paranoïa et de suspicion… Mais non, là encore, le récit se déroule avec une paresse désarmante, se contentant d’acheminer l’ensemble vers une fin attendue — puisqu’elle est, de toute façon, connue.
Le film le plus attendu du cinéma coréen en 2024 ? Peut-être. Mais aussi, sans doute, l’une de ses plus grandes déceptions…
P.S. : Je dois avouer être personnellement un peu « gêné » par la soudaine décision de Woo Min-ho de s’atteler précisément à ce projet, à ce moment précis de sa carrière et de l’histoire coréenne. N’oublions pas qu’il avait, avec ses deux précédents longs-métrages, sérieusement égratigné les institutions politiques : Inside Men (2015) dénonçait la corruption systémique de la société coréenne, tandis que L’Homme du Président (2020) exposait les intrigues et manipulations ayant précédé l’assassinat de Park Chung-hee. Deux films salués par le public, mais beaucoup moins par les instances, surtout sous la présidence de Yoon Suk-yeol.
C’est, bien sûr, une lecture toute personnelle, mais je ne peux m’empêcher de voir dans Harbin une forme de volonté, de la part du réalisateur comme de ses producteurs, de se “racheter” auprès des institutions. Ce n’est pas sans rappeler la vague de productions nationalistes — voire ouvertement propagandistes — observée sous la présidence de Park Geun-hye, un autre mandat marqué par une orientation politique similaire, très à droite, voire d’extrême droite.
Yoon Suk-yeol et Park Geun-hye ont d’ailleurs tous deux fini par être destitués pour malfaçons, mais il sera intéressant d’observer quels types de productions nationalistes émergeront sous de futurs gouvernements.
Quoi qu’il en soit, la réalisation de Harbin sous la présidence Yoon Suk-yeol, en plein regain de tensions politiques et de sentiment anti-japonais, ne relève certainement pas du hasard.
Le lien entre situation politique et production cinématographique a toujours été étroit en Corée — mais vous connaissez déjà la chanson, et sans doute aussi mon point de vue, si jamais vous avez lu Hallyuwood :P Un détail, mais qu’il est peut-être important d’avoir en tête au moment de regarder plus particulièrement ce film…
(Critique rapide rédigée à l’occasion du 20e FFCP 2025 à partir des posts de ma page FB HALLYUWOOD – LE CINEMA COREEN liée à mon livre éponyme (Ed. E/P/A) )